Tribune de l’Ambassadeur consacrée à l’Europe de la défense [pl]

Les questions de défense et de sécurité sont trop sérieuses pour être laissés aux incompréhensions, malentendus ou instrumentalisations. Je souhaite d’emblée rappeler que le président de la République n’a pas dit qu’il fallait créer une armée européenne contre les Etats-Unis. Ce raccourci médiatique est tout simplement faux. A la veille du 11 novembre, date si importante pour la France et la Pologne, Emmanuel Macron avait appelé les Européens à prendre davantage conscience de leurs responsabilités pour garantir la protection de leurs concitoyens et construire leur souveraineté dans le contexte stratégique actuel. Il avait d’ailleurs exprimé cette urgente nécessité « face à la Russie qui est à nos frontières et qui a montré qu’elle pouvait être menaçante". Devant le Bundestag, le 17 novembre, il a appelé l’Europe à se renforcer et ne pas se contenter de jouer les seconds rôles sur la scène mondiale.

Au-delà de cette polémique inutile, il me semble nécessaire de bien expliquer l’approche de la France, alors que ces enjeux sont au-devant de l’actualité.

I. D’abord, de quoi parlons-nous ? Il importe de bien cadrer le débat, en rappelant quelques paramètres fondamentaux en matière de défense :

-  la réalité des moyens et des décisions repose sur les Etats européens. Ils engagent leurs forces armées dans un cadre multinational, celui de l’OTAN ou de l’Union européenne, des Nations unies, d’autres organisations ou coalitions ad hoc. Il n’y a pas, en tant que telle, d’armée européenne ou de l’OTAN mais des organisations qui reposent sur des volontés politiques et des capacités nationales, sur la base du principe « one single set of forces ». Les efforts de défense nationaux peuvent ainsi profiter à toutes les organisations.
-  l’OTAN et l’Union européenne ont des missions différentes et complémentaires. La première est une alliance militaire dont l’objectif premier est la défense collective, c’est-à-dire la défense du territoire de ses membres. La seconde est une organisation politique. Sa politique de sécurité et de défense commune, partie intégrante de son action extérieure, concerne avant tout la gestion de crise, d’abord en dehors du territoire de l’Union européenne et, dans certains cas ne relevant pas de l’OTAN, de la protection de ses citoyens (article 42.7 TUE). Il s’agit aujourd’hui d’opérations militaires et civiles de stabilisation et de prévention des conflits, ou de capacités de réaction face à des attaques hybrides par exemple. La perspective d’une défense commune, inscrite dans les traités (art. 42.2 TUE), suppose, le moment venu, une décision à l’unanimité du Conseil européen.
-  pour nous, Européens, l’UE et l’OTAN constituent nos premiers cercles de solidarité. Les deux organisations ont été créées après la Seconde guerre mondiale selon la même logique : maintenir la paix et la sécurité, protéger nos concitoyens dans nos démocraties. Elles sont très imbriquées. L’OTAN compte 29 Etats membres, dont 22 appartiennent à l’Union européenne. Mais il y a aussi 6 Etats membres de l’Union européenne, non membres de l’OTAN, qui ne peuvent être laissés à l’écart. Depuis 7 décennies, le renforcement de ces deux organisations a été fortement soutenu par les Etats-Unis pour empêcher l’Europe de resombrer dans la guerre.
-  la relation de coopération entre l’Union européenne et l’OTAN est ancienne et opérationnelle. Institutionnalisée depuis 2003, elle n’a cessé de se développer. Au sommet de Varsovie en 2016, les deux organisations se sont mises d’accord sur l’intensification de leur coopération dans certains domaines (lutte contre les menaces hybrides, cyberdéfense, ...). Il faut d’ailleurs souligner que toutes les dispositions des traités européens s’appliquent dans le respect des obligations de certains Etats membres au titre de leur appartenance à l’OTAN ou du caractère spécifique de la politique de sécurité et défense de certains d’entre eux, en clair les neutres.

II. Ce cadre étant précisé, il s’agit ensuite de bien comprendre l’environnement stratégique dans lequel s’inscrit le débat actuel. Nos certitudes et nos repères de trois décennies sont aujourd’hui remis en cause : l’ordre international fondé après 1945, l’ONU au sommet, est contesté ; le multilatéralisme semble s’effacer devant les politiques de puissance et la loi du plus fort ; les menaces terroristes et dans le cyberespace affectent nos sociétés dans leur vie quotidienne ; même la construction européenne, formidable acquis historique, n’est plus une évidence, soumise à rude épreuve par les crises et les doutes de ses peuples.

En matière de sécurité, les piliers constitutifs de la sécurité et de la défense de l’Europe sont aujourd’hui ébranlés ou fragilisés. Entre le désintérêt manifesté par les uns et la déconstruction entreprise par les autres, tous les instruments de stabilité et de maitrise des armements sont affectés. Le dernier exemple est la violation par Moscou du traité sur les Forces Nucléaires Intermédiaires (FNI) qui interdit aux Etats-Unis et à la Russie le développement et le déploiement de missiles de croisières balistiques sol-sol d’une portée entre 500 et 5500 km à charge nucléaire ou conventionnelle. Ce développement s’ajoute à d’autres évolutions préoccupantes : la mise en cause du Décalogue d’Helsinki et ses principes d’inviolabilité des frontières et d’intégrité des Etats, les interrogations sur l’automaticité de la garantie de sécurité collective à l’OTAN, l’émergence d’une multipolarité nucléaire et de nouveaux acteurs non étatiques menaçant notre sécurité.

Les Européens ne peuvent se contenter d’être les spectateurs désengagés de la dissolution d’un système de sécurité qui concerne au premier chef leur continent. Ils seraient sinon les jouets passifs d’une histoire fondée sur la seule confrontation des grandes puissances.

III. La France est très inquiète devant ces évolutions, à la mesure de la priorité qu’elle accorde aux enjeux de défense et de sécurité et de sa vision d’une Europe qui protège. Première puissance militaire dans l’Union européenne avec un modèle d’armée complet et équilibré, forte de sa crédibilité opérationnelle, disposant d’une dissuasion nucléaire qui, bien qu’indépendante, contribue directement à la sécurité de l’espace euro-atlantique, elle est engagée pour la sécurité des Européens à l’Est, - avec une politique claire et ferme vis-à-vis de la Russie -, comme au Sud. Aujourd’hui ce sont plus de 30.000 hommes qui sont déployés en opérations et en missions, y compris pour protéger nos partenaires d’Europe du Nord et baltique. Enfin, la France entretient une réelle ambition industrielle et technologique.

Comment réagir ? Il importe avant tout que les Etats européens fassent les efforts nécessaires. Mon pays s’est fixé une trajectoire volontariste dans sa loi de programmation militaire 2019-2025, portant les ressources à 2 % du PIB en 2025, avec des marches de 1,7 mrd d’euros chaque année jusqu’en 2022 et de 3 mrds d’euros en 2023. Parallèlement, la priorité va au développement de la capacité des Européens à déployer des opérations et au renforcement des synergies dans le domaine des équipements. Dans le cadre de l’Union européenne, se mettent en place de nouveaux instruments de soutien du développement des capacités militaires tels que la Coopération Structurée Permanente (CSP), dans laquelle la France et la Pologne se retrouvent, ainsi que le Fonds Européen de Défense (FED) pour favoriser la coopération entre les Etats membres en vue du développement d’une industrie de défense européenne. Nos forces doivent aussi apprendre à bien opérer ensemble pour créer une véritable culture stratégique commune. Tel est l’objet de l’Initiative Européenne d’Intervention (IEI), initiative ad hoc et non institutionnelle qui est complémentaire à la fois de l’UE et de l’OTAN. Les ministres de la défense des participants (Allemagne, Belgique, Danemark, Espagne, Estonie, Finlande, France, Pays Bas, Portugal, Royaume Uni) se sont retrouvés à Paris le 7 novembre pour une première réunion très productive. Les travaux souhaités par le Président de la République sur la solidarité européenne (art. 42.7 TUE) et sur la maîtrise des armements en Europe visent également à ce que les Européens soient à même de faire face aux nouveaux défis de la sécurité internationale.

En définitive, ces propositions vont exactement dans le sens d’un plus grand investissement des Européens pour leur propre défense, tel que souhaité par les Etats-Unis, et d’un rôle plus efficace et plus crédible des Etats européens au sein de l’OTAN. L’Alliance demeure, bien évidemment, le fondement de la défense collective en Europe. La France y est activement engagée, comme le montrent ses contributions politiques et militaires au renforcement de sa posture de dissuasion et de défense, y compris dans le cadre de la présence avancée renforcée. Les Européens doivent prendre leur part, être mieux pris au sérieux. Il ne s’agit pas uniquement du partage entre les Européens et les Américains. Ils doivent être aussi capables d’intervenir quand les Etats Unis ne le veulent ou ne le peuvent pas.

Dans l’esprit des objectifs tracés lors du discours de la Sorbonne, le Président de la République a ainsi utilisé l’image forte d’une « armée européenne ». Il a souhaité que les Européens assument davantage de responsabilités, partagent mieux le fardeau de la sécurité de l’Europe, soient plus autonomes : pas découplés des Etats-Unis, encore moins opposés, simplement plus responsables.

Cette expression a le mérite de stimuler la réflexion sur la stabilité stratégique, la sécurité de l’Europe et en Europe. Nous appelons les Européens à la réflexion et à l’action. Car nous ne pouvons être désarmés matériellement et conceptuellement dans cette ère de grandes incertitudes et turbulences./.

Pierre Lévy

Dernière modification : 13/12/2018

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