Remise des insignes d’officier de l’ordre des Arts et des Lettres à M. Piotr Jegliński [pl]

Remise des insignes d’officier de l’ordre des Arts et des Lettres
à M. Piotr Jegliński, le 21 novembre 2017, à la Résidence de France

Monsieur le Ministre,
Monsieur le Sénateur,
Madame l’Ambassadrice,
Mesdames et Messieurs,
Cher Piotr Jegliński,
Chère Kasia,

Je suis heureux de vous accueillir ici à la Résidence de France, entouré de votre famille et vos amis pour vous remettre, au nom de la ministre de la culture de la République française, les insignes d’Officier des Arts et des Lettres.

Cet ordre ministériel a été créé par André Malraux, l’immense ministre de la culture du général de Gaulle, pour récompenser les personnes ayant apporté leur contribution au rayonnement des Arts et des Lettres en France et dans le monde.

Dans la solennité de ces cérémonies, le plus difficile n’est pas de retracer les mérites qui vous valent d’être ainsi distingué. La République a ses critères. Et vos mérites sont multiples, j’y reviendrai. Le plus difficile est de retrouver ce que j’appelle la pâte humaine derrière une réussite, identifier le fil qui donne du sens à un parcours, trouver quelle énergie le guide, en quelque sorte le carburant d’une personnalité. Depuis mon arrivée, j’ai aussi la chance de vous avoir rencontré avec ma famille, et pas seulement croisé, et développé, -je le pense-, une relation personnelle avec vous et votre chère famille. Commençons donc.

***

Cher Piotr Jegliński, vous êtes né à Varsovie en 1951, en République populaire de Pologne alors sous domination soviétique et votre jeunesse a été profondément marquée par cette chape de plomb.

Vous avez grandi dans une famille de résistants et de patriotes, épris de liberté et fidèles à leur foi religieuse. Vos parents sont tous deux issus de l’Armée de l’Intérieur et ont participé à l’Insurrection de Varsovie en 1944. J’ai assisté avec émotion à la décoration de votre mère par le président Duda, le 31 juillet dernier.

Vous décidez de faire vos études d’histoire à l’université catholique de Lublin, seule université libre et non soumise au pouvoir communiste à cette époque. Puis vous faites le choix, grâce à vos contacts en France, de rejoindre Paris où vous trouvez refuge en 1974 et poursuivrez vos études à la Sorbonne en qualité de boursier.

C’est à ce moment que vous vous lancez dans l’action et votre engagement sera total. Vous voulez servir votre pays depuis la France, combattre pour la liberté et vos valeurs. Et une conviction vous anime : le pouvoir de la pensée, la force des idées, la puissance de la littérature. En 1976, vous faites passer en Pologne le duplicateur à alcool, procédé de reproduction de documents par transfert d’encre via une solution à base d’alcool, qui marque le début de la presse libre et de l’activité éditoriale dans le pays. C’est grâce à cette petite rotative que sont créés les premiers titres de la presse libre notamment, le Communiqué du Comité de Défense des Ouvriers.

Vous devenez ainsi un véritable passeur d’idées entre la France et la Pologne, en quelque sorte un contrebandier d’idées. Il y a là d’ailleurs un de ces instruments : le cassoulet, le « cassoulet de combat », une de ces astuces. Vous vous trouvez une base avec la librairie polonaise à Paris, lieu plein de charme, emblématique de la culture polonaise et d’Europe centrale dans la capitale et vous dirigez cette belle institution jusqu’à la fin des années 80.

Vous entrez en contact avec la revue Kultura (notamment Giedroyć), la radio Free Europe. Vous fondez vous-même en 1978 les éditions Spotkania. Votre première publication n’est autre que le manuscrit d’un prêtre intitulé « Mémoires du Kazakhstan », confié par un certain Cardinal Wojtyła qui vous accompagnera tout au long de votre vie professionnelle et spirituelle.

Après avoir démasqué en France un espion envoyé par le pouvoir communiste polonais, ce qui vous vaut de nombreuses représailles et le risque de perdre la vie, vous obtenez l’asile politique.

À l’instar de la revue Témoignages animée par l’exilé tchécoslovaque Pavel Tigrid, vous publiez grâce à Spotkania plus de cent livres en polonais que vous envoyez clandestinement en Pologne, en Tchécoslovaquie et en Union Soviétique pour informer et faire respirer les habitants de cette autre Europe.

En France, vous ne ménagez pas vos efforts pour sensibiliser les milieux politiques sur ce qui se passe de l’autre côté du rideau de fer ; vous coopérez de manière étroite notamment avec le Maire de Paris Jacques Chirac avec lequel vous organisez la projection du film Robotnicy 80 sous la Tour Eiffel, quatre ans après la proclamation de la loi martiale par le général Jaruzelski. En 1981, vous initiez une rencontre entre le premier ministre Pierre Mauroy et Anna Walentynowicz, figure emblématique de Solidarność. En 1986, vous réalisez aux Invalides, avec le soutien de Claude Malhuret, secrétaire d’Etat aux droits de l’homme l’exposition « dix ans de presse libre en Pologne ».

Un an après la chute du mur, vous rentrez en Pologne où vous fondez, avec le groupe l’Express, l’un des premiers magazines d’information de la Pologne libre. Vous continuez votre activité éditoriale et collaborez avec les maisons d’édition Larousse et Gallimard en traduisant et en diffusant des livres français en Pologne.

Vous entretenez une relation profonde avec la France, des liens familiaux forts et prestigieux, des affinités intellectuelles, un même goût pour le débat d’idées – j’ai pu le constater moi-même avec plaisir dans votre cercle familial. La France est un pays que vous aimez, pour lequel aussi vous vous inquiétez parfois.

Cher Piotr, ici vous êtes chez vous, vous êtes un partenaire fidèle de cette ambassade, de son service culturel et de l’Institut français.

Votre vie ressemble à un roman et incarne l’aspiration à la liberté et l’attachement à la culture de toute une génération d’Européens. Votre engagement indéfectible en faveur de la culture française, polonaise, européenne, votre passion pour cette relation bilatérale profondément ancrée dans l’histoire et la tradition, votre rôle de passeur surtout aux moments les plus difficiles et noirs de notre histoire commune et votre combat pour la liberté sont autant de raisons pour lesquelles mon pays vous honore ce soir.

Pour terminer, quelques pensées. Aujourd’hui nous avons la chance de vivre libres et apaisés dans notre Union européenne. Bien sûr, celle-ci n’est ni complète ni parfaite. Mais savourons la chance de la génération de nos enfants. Je me tourne vers vos enfants et d’autres qui sont nombreux ici. Ils la doivent à votre engagement et à celui de beaucoup d’autres, dont le mien d’une autre façon. Rien n’est acquis. Des évidences d’hier ne le sont plus aujourd’hui. Je suis convaincu que la France et la Pologne ont des responsabilités majeures pour tracer l’avenir commun de notre continent. Mais cheminer ensemble n’est pas simple, vous le savez. Je suis convaincu que l’histoire et l’amitié entre nos deux pays nous oblige. Sachez que je ne ménage pas mes efforts dans ma mission en Pologne. Sachez aussi que votre personnalité est précieuse pour continuer à établir des ponts entre nos sociétés, faciliter les contacts, expliquer ces réalités diverses de nos deux pays qui composent notre richesse commune.

Je vais maintenant vous remettre cette belle décoration dont le vert qui vous ira si bien.

Piotr Jegliński, au nom de la ministre de la culture, nous vous faisons Officier dans l’ordre des Arts et des Lettres.

Dernière modification : 22/11/2017

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