"Ne prenons pas peur devant l’atome", entretien de M. Bernard pour Gazeta Wyborcza [pl]

"Ne prenons pas peur devant l’atome "- entretien accordé par Monsieur Hervé Bernard à Gazeta Wyborcza, publié les 29-30 décembre 2012

Les pays qui tournent le dos à l’énergie nucléaire sont de plus en plus isolés. Les centrales nucléaires produisent de l’électricité peu coûteuse sans émissions de CO2, et, quand les dispositions nécessaires sont prises, elles sont sans danger pour l’environnement, considère M. Hervé Bernard, expert français de l’énergie.

En Pologne, une première centrale nucléaire d’une puissance de 3000 mégawatts devrait être construite dans une dizaine d’années, suivie d’une deuxième, de puissance comparable. Le coût du projet nucléaire est estimé à 50 milliards de zlotys.

Cet investissement est porté par PGE (Groupe énergétique polonais), une société cotée à la Bourse de Varsovie, et contrôlée par le Trésor polonais. Selon le ministère du Trésor, la décision définitive concernant la réalisation du programme nucléaire sera prise, au plus tôt, fin 2014 – début 2015. L’emplacement de la première centrale nucléaire polonaise est choisi. PGE a acquis un terrain de 113 hectares situé près de Zarnowiec, sur les communes de Krokowa et de Gniewino. Mais récemment, le PDG de PGE, M. Krzysztof Kilian, avait semé le doute, se demandant en public si la Pologne avait réellement besoin d’une centrale de ce type. Il déclarait en effet ce jour-là que le projet nucléaire et le projet d’exploitation du gaz de schiste s’excluaient mutuellement, ajoutant que le gouvernement trouvait le gaz prometteur.

En Europe, la France fait partie des grandes puissances nucléaires, et elle veut accompagner la Pologne dans la réalisation de son programme d’énergie nucléaire.

Tomasz Prusek : Pourquoi la France n’a-t-elle pas suivi l’Allemagne et n’a pas renoncé comme elle à l’énergie nucléaire, après la catastrophe que le tsunami a causée à la centrale nucléaire de Fukushima ?

Hervé Bernard, Administrateur général adjoint au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives : Nous avons procédé à des tests de sécurité dans nos centrales, et ces tests ont prouvé qu’il n’y avait pas de danger. Les résultats ont été publiés et validés par le comité spécial de sûreté nucléaire. Ce comité est composé non seulement de représentants des opérateurs des centrales et de l’administration de l’Etat, mais aussi de différentes ONG et d’organisations syndicales. Ses membres se sont accordés sur le fait qu’il n’y avait aucune raison de s’inquiéter, et la population partage cette opinion.

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M. Hervé Bernard, administrateur général adjoint du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA).

Quel est actuellement le niveau de soutien dont jouit l’énergie nucléaire, en France, dans la société civile ? Cette énergie sera-t-elle encore développée ?

Après l’accident de Fukushima, la société civile était troublée, des questions ont refait surface concernant la sécurité des centrales. Mais depuis, les émotions sont retombées. On sait que des changements se préparent, le Président François Hollande a lancé un débat sur la politique énergétique de la France, et a défini un objectif : en 2025, la part représentée par l’énergie nucléaire dans la production totale d’électricité passera de 75%, son niveau actuel, à 50%. Néanmoins, cette réduction de la part du nucléaire ne signifiera pas une réduction du nombre des centrales. Les deux réacteurs les plus anciens, qui sont exploités depuis 40 ans, seront mis hors service, mais à leur place sera lancé un nouveau réacteur. La production électrique d’origine nucléaire ne sera pas diminuée. En revanche, l’augmentation de la demande en énergie sera satisfaite grâce à des sources d’énergie renouvelable, par exemple par de l’énergie éolienne, ou par la biomasse.

Étant donné que d’anciens réacteurs seront mis à la réforme en France, est-ce qu’il est prévu d’augmenter la proportion d’électricité obtenue à partir du gaz, celui-ci devenant de moins en moins cher ? En Pologne, de nombreuses centrales à charbon seront remplacées justement par des installations brûlant du gaz.

En France, la combustion de charbon et de gaz réunis ne donne que 6% environ de la production globale d’électricité. Elle est mise en œuvre principalement pour fournir de l’énergie d’appoint en période de forte demande, quand la production des éoliennes et des installations solaires se révèle insuffisante. Dans le bilan énergétique français, les principales sources d’énergie sont le nucléaire et les sources d’énergie renouvelable. Nous n’allons donc pas compenser par des centrales à gaz pour fournir la puissance manquante, comme c’est le cas, par exemple, en Allemagne. La raison de ne pas le faire, c’est notre volonté de réduire les émissions de CO2, respectant ainsi les engagements que nous avons pris dans le cadre du paquet énergie-climat.

L’adoption d’un modèle énergétique où dominent l’atome et les énergies renouvelables n’est-elle pas la cause principale d’une position française défavorable à l’extraction du gaz de schiste en Europe, en Pologne par exemple ?

Le gouvernement français précédent avait adopté une position politique, et décidé l’interdiction de la prospection et l’exploitation du gaz de schiste par la méthode appelée « fracturation hydraulique ». Le gouvernement actuel, conformément à la volonté du Président Hollande, maintient cette ligne. Par contre, ce qu’il y a de nouveau par rapport à la position précédente, c’est que le gouvernement n’exclut pas des recherches scientifiques qui auraient pour but la mise au point d’autres méthodes que la fracturation hydraulique pour l’extraction du gaz de schiste, des méthodes plus respectueuses de l’environnement.

Un débat a lieu en Pologne à propos du futur modèle énergétique : en complément au charbon, que choisir ? l’atome ou le gaz de schiste ? Quel est le plus avantageux ?

Je comprends les raisons de ce débat en Pologne, il s’agit en effet de dépenses d’investissement importantes, nécessaires aussi bien pour développer l’énergie nucléaire que pour exploiter le gaz de schiste. Mais il faut tenir compte, outre les investissements, des coûts qu’entraînent les émissions de CO2. Il est vrai que brûler du gaz entraîne des émissions à peu près deux fois moindres que brûler du charbon, mais du point de vue du CO2 c’est l’atome qui l’emporte. En France, nous attachons beaucoup d’importance à la lutte contre les changements climatiques. Nous voulons garder l’énergie nucléaire parce qu’elle n’entraîne pas d’émissions de CO2, tout en conservant la possibilité d’exploiter, dans le futur, le gaz de schiste.

Que fait la France pour participer à la construction des premières centrales nucléaires en Pologne ? Est-il d’usage, pour l’État français, de soutenir l’exportation de la technologie nucléaire française, par exemple sous la forme de garanties financières ?

Le Commissariat à l’Énergie atomique coopère depuis des années avec des universités polonaises à Cracovie, Varsovie et Gdansk, une coopération qui porte sur la formation des cadres que le secteur de l’énergie nucléaire va nécessiter. Le Président Hollande a confirmé la volonté de la France de soutenir l’exportation de la technologie nucléaire. Nous espérons que la Pologne choisira la France comme fournisseur de son premier réacteur. Loin de seulement offrir le réacteur lui-même, nous offrons notre expérience, nos compétences, notre soutien technologique. Mais la décision qui sera prise appartient au gouvernement polonais.

Dans la conduite de son programme nucléaire la France dispose d’une très longue expérience. En Pologne, nous en sommes aux toutes premières centrales nucléaires. Est-ce un bon pari que d’entreprendre un cycle d’investissement aussi long, en partant du principe qu’il y aura un jour un nombre bien plus grand de centrales du même type ?

Actuellement, la fourchette de prix pour une centrale nucléaire munie d’un réacteur EPR va de 5 à 6 milliards d’euros. Il faut tenir compte du fait que les nouvelles centrales seront de plus en plus chères, en raison des contraintes de sécurité en permanente évolution. Pour les réacteurs suivants les prix baisseront, comme c’est le cas par exemple dans la fabrication en série d’automobiles, c’est pourquoi nous avons décidé de construire en France nos 58 réacteurs tous sur le même modèle. Le coût total du parc – exprimés en euros d’aujourd’hui – s’élève à environ 230 milliards d’euros, c’est-à-dire 4 milliards en moyenne par réacteur. Les réacteurs de nouvelle génération, les EPR, sont plus chers, mais ils intègrent des avancées technologiques telles qu’ils devraient résister aux conditions observées à Fukushima.

Combien de temps faut-il prévoir entre le moment où la décision définitive est prise de construire une centrale et le lancement du réacteur ?

Cinq à six ans au minimum. Mais avec cette décision, il faut qu’en amont tout soit absolument prêt, depuis le montage financier et le cadre juridique jusqu’aux bases techniques, en passant par la formation des spécialistes chargés de la construction et de l’exploitation de la centrale.

L’énergie nucléaire nécessite des investissements lourds au début pour la construction des réacteurs, mais ensuite les prix du combustible et de l’exploitation sont relativement faibles. Quel est l’impact du stockage des déchets radioactifs sur le prix final ?

Dans le prix du kilowatt/heure, les investissements représentent 57%, les coûts d’entretien courant 23%, le combustible 20%. La part du traitement du combustible usé représente 10% environ du prix du combustible lui-même. Au total, il s’agit donc d’une énergie moins chère que celle provenant d’autres sources, les renouvelables par exemple. Le courant fourni par les panneaux solaires est environ trois fois plus cher que l’électricité d’origine nucléaire, la production d’énergie solaire étant plus faible notamment en raison de son intermittence et des variations d’intensité de la lumière.

En Europe, de nouveaux projets de centrales nucléaires voient le jour, par exemple en Grande-Bretagne ? L’Europe est-elle en train de se réconcilier avec l’atome ?

L’Allemagne, l’Italie ou la Suisse, qui aujourd’hui tournent le dos au nucléaire, sont sur cette ligne de plus en plus isolées. D’autres pays ayant beaucoup investi dans le nucléaire veulent au contraire conserver une certaine continuité. On pourrait difficilement s’en étonner, les centrales nucléaires fournissent en effet une électricité bon marché, n’émettent pas de CO2, et - quand les dispositions indispensables sont prises – sont sans danger pour l’environnement.

Entretien réalisé par Monsieur Tomasz Prusek de la rédaction économique de Gazeta Wyborcza, publié les 29-30 décembre 2012.

Dernière modification : 04/01/2013

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