Mot d’accueil de l’Ambassadeur à la réception à...

Mot d’accueil de l’Ambassadeur à la réception à la résidence à l’occasion des célébrations des 60 ans du CCFEF (le 16 octobre 2018)

Monsieur le Recteur,
Monsieur le Directeur,
Mesdames et Messieurs les Professeurs,
Mesdames et Messieurs,

C’est un grand plaisir pour moi de vous accueillir ce soir à la Résidence. J’espère que vos travaux ont été fructueux.

Je me suis exprimé ce matin devant vous. Vous avez compris que j’attends beaucoup de vous. Il est essentiel de réaffirmer l’importance de votre travail alors même que nous avons de fortes contraintes budgétaires. Je ne vous cache pas ma fierté de constater que la France est un des rares pays à financer dans le cadre de son action diplomatique la recherche en sciences humaines et sociales à travers 27 Instituts français de recherche à l’étranger, ainsi que d’autres établissements comme les écoles françaises, celle de Rome ou la Casa de Velázquez à Madrid, ou des unités mixtes de recherche. L’archéologie en a été la mission originelle mais ils déploient aujourd’hui leurs activités bien au-delà dans les sciences humaines et sociales. Je ne voudrais gâcher la fête ce soir mais il faut regarder la réalité en face. Pour préserver cette spécificité, il importe de mettre en valeur ses acquis et ses missions : l’enseignement, la recherche, la formation de nouvelles générations de chercheurs, le débat d’idées, à travers la mobilité, l’interdisciplinarité. Vous avez devant vous, - je le répète -, un convaincu, mais un convaincu lucide qui mesure bien la difficulté des enjeux.

J’ai évoqué ce matin brièvement mon expérience au CAP, centre d’analyse et de prévision, en quelque sorte l’institut de recherche du ministère des affaires étrangères où j’ai passé 5 années intenses, en collaboration étroite avec de nombreux universitaires. Ensuite, je me suis beaucoup occupé du CEFRES à Prague dont je salue le nouveau directeur. Je voudrais évoquer ce soir un autre souvenir lié à mon parcours personnel qui démontre, selon moi, l’importance de votre apport. Vous me pardonnerez de parler de moi mais cette expérience me tient à cœur.

Je suis ancien élève de l’Ecole nationale d’administration promotion « Solidarité », entré en décembre 1980. Nous étions alors au plus fort du mouvement de la dissidence polonaise. Vous savez peut être qu’à l’ENA, les élèves choisissent le nom de leur promotion, généralement des grandes figures de l’histoire politique - Charles de Gaulle, Mandela, Simone Veil -, littéraire -Proust, Romain Gary -, ou des principes liés au droits de l’homme comme Liberté-égalité-fraternité. Je me souviens de la longue nuit de débats qui a précédé notre choix, des propositions diverses et des controverses enfiévrées. Nos discussions enflammées avaient montré toute la difficulté à appréhender, selon nos critères, ce mouvement. Finalement, « Solidarité » l’avait emporté. Un principe intemporel, avaient conclu les plus méfiants en se ralliant à ce choix, tandis que d’autres rendaient ainsi hommage à ce combat pour la liberté en Pologne qui bouleversait nos certitudes et nous remplissait d’espoir.

Des liens très forts unissaient les Français au syndicat polonais. Les accords de Gdansk en août 1980 ont soulevé l’enthousiasme en France, peut-être plus que nulle part ailleurs en Europe occidentale. Le slogan « Solidarité avec Solidarité » résonnait jusqu’à Varsovie. A Cannes, L’homme de fer d’Andrzej Wajda triomphait.

Les syndicats français, et plus particulièrement la CFDT, s’associèrent à la cause. Vous y avez fait référence ce matin. Entre la CFDT et le syndicat polonais, il y avait des liens forts cimentés par le christianisme ouvrier.

Nous pressentions que quelque chose se passait en Europe. La création et l’évolution du syndicat polonais a peut-être été une des premières « affaires européennes », selon l’expression de Michel Foucault, unissant Est et Ouest de l’Europe dans un même espoir.

Alors pourquoi ces débats entre ces jeunes énarques ?

Il faut reconnaitre que nous n’apportions pas tous notre adhésion pleine et entière à Solidarność. Il y avait beaucoup de questions. C’était pour nous, Français, un « objet syndical non identifié », d’une part en raison de l’hétérogénéité de ses adhérents, et d’autre part en raison de la place de l’Eglise dans le mouvement. Cette dernière était difficile à appréhender et à comprendre dans une perspective française. L’enthousiasme déclenché par la venue de Jean-Paul II parmi ces ouvriers catholiques brouillait nos catégories habituelles et désorientait nos intellectuels, y compris Pierre Bourdieu et Michel Foucault, ayant participé à la création du Comité de soutien à Solidarité. Pour certains observateurs, le mouvement n’était syndical qu’en apparence, mais aussi et surtout religieux et profondément national.

Je voudrais rappeler ici les mots d’Alain Touraine : « Solidarité est un syndicat, mais évidemment plus qu’un syndicat. C’est un mouvement ouvrier, mais c’est aussi un mouvement national ». Solidarność échappait à nos catégories normatives.

Cet épisode emblématique nous oblige pour l’avenir. Face à la brutalité du monde actuel, à la fin de nombre d’évidences qui nous ont inspiré longtemps, comme l’approfondissement de la construction européenne, la démocratie libérale en Europe, il est crucial de continuer à réfléchir sur le combat pour la liberté ici et dans d’autres pays de la région, l’évolution de nos sociétés, à explorer cette histoire tourmentée, si présente, l’histoire avec une grande hache comme disait Perec.

Je ne doute que vous êtes pleinement conscients de la signification supérieure de vos travaux.

Bonne soirée.

Dernière modification : 17/10/2018

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