La retraite de Russie comme il y a deux-cents ans [pl]

Il venait de s’écouler deux-cents ans jour pour jour depuis le départ de Napoléon de Moscou quand, ce 2 décembre 2012, en compagnie de quatre équipiers, l’écrivain Sylvain Tesson, voyageur infatigable ne se refusant jamais aucun effort, épris d’aventures un peu folles, non complètement rassasié sans doute de son tour du monde à bicyclette, de sa chevauchée à travers l’Asie centrale, de sa traversée pédestre de l’Himalaya, de ses six mois d’ermitage dans une cabane perdue en bordure du Baïkal, de ses innombrables escalades de cathédrales à mains nues, trouvant sans doute qu’il était resté inactif bien trop longtemps, entreprenait un nouveau parcours. Il s’agit cette fois d’un parcours de la mémoire, un de ces parcours qui refont l’histoire.

Parcours insensé à en croire les pantouflards. Parcours, cependant, diablement rempli de sens.

De Moscou à Paris, Sylvain Tesson et ses quatre acolytes – deux Français, Cédric et Thomas, et deux Russes, Vitali et Vassili -, refont dans son entier l’itinéraire de la retraite historique qu’effectuèrent en décembre 1812 l’empereur Napoléon Ier et sa Grande Armée, ou plutôt ce qu’il en restait. Ils ont donc entamé le 2 décembre dans la capitale russe la procession de la grande détresse, un chemin de souffrance, la route de la retraite de Russie passant par Smolensk, Orcha, Borodino et le pont sur la célèbre Berezina, Minsk, Vilnius, Varsovie et Berlin. Route à travers les mornes plaines qu’empruntèrent, dans le glacial hiver, effectuant alors vers Paris un retour sans gloire, Napoléon et ses grognards, défaits, vaincus, décimés par la farouche armée du tsar Alexandre. Le projet de Sylvain et de ses quatre compagnons est de comprendre les souffrances qu’endura en 1812 cette armée en déroute, partie de Moscou comptant encore 300 000 âmes, et qui atteignit Paris n’en ayant plus que 70 000, fantômes plutôt que vivants. Quelques uns avaient il est vrai fait souche en route, mais les plus nombreux avaient péri de l’épuisement, de la faim et des maladies.

Relisant pendant le trajet les mémoires du Général Caulaincourt, qui fut le confident et l’appui de l’Empereur pendant tout ce triste voyage, Sylvain et ses copains font la route en moto et side-car, sur trois engins de la marque Oural d’une robustesse peu sophistiquée, copies fidèles de la célèbre BMW de la Wehrmarcht. Méprisant les techniques avancées du repérage par GPS, ils voyagent à la carte routière. Ils étaient à Varsovie le soir du 9 décembre, y ont passé la nuit, et ont repris la route au petit matin ce lundi 10, dans un froid mordant. Leurs 650cm3 pétaraderont sur les routes d’Europe du Nord, à raison de 300 km par jour environ, jusqu’au 18 décembre, date à laquelle si aucune panne ne survient ils atteindront Paris.

Amoureux de solitude et de grands espaces, ce fou de Sylvain Tesson, jamais si heureux que lorsqu’il affronte des situations où la volonté et la résistance physique des humains est mise à l’épreuve, n’est fou en vérité que pour faire semblant. Il émane de ce gaillard accompli et très cultivé une grande sagesse. En voilà un qui connaît bien le monde pour l’avoir parcouru ainsi, centimètre par centimètre, à pied, à cheval, en raquettes, en traineau, en moto, à vélo. En voiture ? Jamais ! Il faudrait être fou.

Dernière modification : 18/01/2013

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