"La bataille de la Vistule : carnet de campagne d’un officier français" par Charles de Gaulle [pl]

Le journal du capitaine Charles de Gaulle, officier de la Mission militaire française en Pologne, tenu du 1er juillet au 26 août 1920. Le journal a été publié anonymement dans « La Revue de Paris » en novembre 1920.

1er juillet (1920).

Me voici revenu de France et, dès mes premiers pas hors de la « Gare de Vienne », j’éprouve quel changement profond les graves événements de ce mois ont imprimé sur tous les traits.

Varsovie ! Je commence à vous connaître, car voici plus d’un an que j’observe votre visage ! Au printemps de l’année dernière, j’ai vu Varsovie soulevé d’enthousiasme. La Mission militaire française du général Henrys et l’armée franco-polonaise du général Haller arrivaient en Pologne. A sentir ce peuple en délire, à écouter le grondement de ses acclamations, à voir les fleurs dont il couvrait nos uniformes, on comprenait que, pour lui, notre présence n’était point seulement le symbole de sa délivrance, mais aussi la preuve, enfin matérielle, du dévouement séculaire français.

Et puis, au long des mois, le visage de Varsovie s’assombrit. De la guerre, nul ne voyait la fin ; peu meurtrière certes, mais énervant la nation à l’extrême par le sentiment qu’elle la menait seule, et qu’il y avait tant d’autres choses à faire qui ne se faisaient point. La vie devenait de plus en plus dure. Il faut avoir observé la foule affreuse des faubourgs : « Praga » ou « Wola », pour mesurer à quel degré de misère peuvent atteindre des hommes. I ! faut avoir longé les interminables files de femmes, d’hommes et d’enfants hagards, attendant des heures à la porte du boulanger municipal le morceau de pain noir hebdomadaire, avoir senti peser sur sa voiture les lourds regards de cette plèbe affamée, pour comprendre que notre civilisation tient à bien peu de chose, et que toutes les beautés, toutes les commodités, toutes les richesses dont elle est fière, auraient vite disparu sous la lame de fureur aveugle des masses désespérées. Au reste, la détresse économique faisait peu à peu sentir ses effets à la classe aisée.

L’hiver dernier, on donnait douze marks polonais pour notre modeste franc, huit cents pour la splendide livre sterling. Le prix de toute chose devenait incroyable. Hélas ! plus de superflu. C’est à peine si les charmantes femmes, si les beaux jeunes gens que nous avions vus naguère heureux de vivre et de ne point compter, trouvaient encore à danser. Les théâtres étaient pleins, il est vrai, mais d’élégances bien israélites. Dans les restaurants chics, autour de trop de tables, on reconnaissait, parlant haut toutes les langues, et l’air assuré, ces négociants de troisième ordre, dont se souviendront longtemps en Europe les pays à change défavorable : Rhénans, Viennois, Hongrois, Polonais...

Au printemps, toute cette tristesse parut s’effacer comme un mauvais rêve. Les pensées se portèrent à nouveau vers le front. C’est alors qu’eut lieu l’offensive de Kiew. J’avais laissé Varsovie dans l’ivresse du triomphe. Oui, je peux bien parler d’ivresse. Ce peuple, naturellement fier et dont les séculaires souffrances ont rendu la fierté maladive, parut perdre d’un seul coup le sens des réalités. Pourquoi répéter ici ce que nous disaient gravement militaires et civils ? Pourquoi reproduire ce qu’imprimaient les journaux ? Nous écoutions paisiblement, citoyens d’un vieux peuple chargé de gloires anciennes et récentes, qui sait ce qu’il faut les payer pour qu’elles durent...

Et me voici de retour. Quel changement !

Sur toutes les figures n’est-ce pas l’angoisse qu’on lit ? L’angoisse, je ne l’ai jamais rencontrée chez ce peuple placide ; mais c’est la résignation, pire. Je l’ai remarqué bien souvent chez les Slaves, le sentiment du péril ne les surexcite pas, il les abat. Plus la crise approche, moins ils réagissent. Voilà pourquoi à toute époque de l’histoire, une poignée de barbares a pu dominer dans ces régions des territoires immenses. Voilà pourquoi les hommes que j’ai vu fusiller ont ici une extraordinaire apparence d’indifférence. Aux murs, des affiches innombrables devant lesquelles la foule s’arrête longuement. Il y a des proclamations du chef de l’Etat, des partis politiques, des adjurations de courir aux armes ou de souscrire à l’emprunt. Il y a aussi, plus sombres, plus longues que jamais, les files de femmes et d’enfants devant les magasins d’alimentation.

Mais dans les rues, toujours beaucoup d’officiers élégants, portant fièrement leur sabre. Et les femmes n’ont pas assombri ni alourdi leurs toilettes d’été.

Pas de cris, pas de mouvements de la foule.

Que signifie tout cela ? Le calme d’un peuple sûr de sa force et confiant dans ses destinées ; ou la résignation d’une nation séculairement malheureuse, qui n’a pas eu le temps de se refaire une âme libre, et que les revers ne font pas bondir ?

4 juillet.

On a revu à Varsovie le général Haller. L’âpreté des querelles politiques, l’amertume des jalousies l’en écartaient depuis des mois. Pour un moment, l’étendue du Péril les a fait taire. Le général est chargé de recruter et d’instruire l’armée des volontaires qui commencent lentement à rengager.

J’assiste ce dimanche de juillet à une grande cérémonie patriotique en l’honneur de ces volontaires. Cela se passe Place de Saxe, et commence, suivant l’usage, par une messe militaire dite solennellement à l’ancienne cathédrale russe. Les volontaires (quelques milliers) sont là, rassemblés sur la place. Puis ils défilent. Parmi eux beaucoup d’étudiants, quelques ouvriers, un certain nombre de paysans. Ceux-ci ont cru devoir apporter des armes. On voit en leurs mains les fusils les plus extraordinaires. Plusieurs sont armés de faux. Au cours de la messe, tous ces jeunes hommes chantent le fameux hymne du « Serment ». Le choeur s’élève vers le ciel, poussé par des voix empreintes de cette exaltation religieuse et triste, qui marque chez les Slaves toutes les manifestations populaires. Oui, l’âme de la Pologne, la voilà ; pour la découvrir, il faut voir et entendre ces masses d’hommes simples. Tragique destinée de ces peuples, où l’énergie et le caractère des élites n’ont jamais été à la hauteur des vertus et de la bonne volonté d’en bas.

8 juillet.

Les nouvelles du front sont de plus en plus mauvaises. Le front Nord (au nord du Pripet) ne présente plus aucune consistance : des deux armées qui le composent, l’une, qui vient de perdre Vilna, bat en retraite sans combattre et dans la plus extrême confusion. L’autre, sans cesse débordée par le repli de sa voisine, ne cesse point de reculer. Bialystek-Brest-Litovsk sont menacées ; la ligne du Bug, que les Polonais nomment avec une fureur ironique « la ligne de Lloyd George », est tout près d’être atteinte. Le front Sud fait meilleure contenance, à présent que la cavalerie de Budienny, épuisée par un raid considérable, ne montre plus de mordant. Kowel, Luck sont toujours tenus.

Cette fois la lutte est portée sur le territoire vraiment national. Ce peuple de vingt millions d’hommes, que menacent deux cents mille brigands, va-t-il se lever enfin ? Ce monde politique n’interrompra-t-il point ses querelles ? Ces généraux découragés retrouveront-ils de l’énergie et leurs troupes de l’ordre ? Les trains qui transportent renforts et munitions vont-ils découvrir le secret de faire plus d’un kilomètre à l’heure ?

Nous, officiers de la Mission militaire, nous suivons les événements décisifs avec un intérêt passionné, le cœur rongé de n’y pouvoir prendre une part directe.

Notre rôle d’instructeurs est provisoirement terminé, nos élèves étant à la bataille. Je ne cesse de penser aux braves officiers qui ont écouté nos leçons à l’Ecole d’infanterie de Rembertow, et dont je sais que plusieurs sont déjà tombés. Etre inactifs, tandis que l’on se bat tout près, c’est tellement contraire à la tradition française !
(...)

15 juillet.

Voici venu l’ordre tant attendu : le gouvernement français autorise ses officiers à prêter leur concours direct pour la défense du territoire polonais. Le général Henrys ne se le fait pas dire deux fois. La nuit même, il part pour le front et il détache un certain nombre d’entre nous auprès de chaque unité importante.

Je fais partie de ces favorisés, j’accompagne le général B... qui doit donner ses conseils au front du Sud.

Les automobiles nous emmènent à Chelm par ces routes polonaises qui n’ont jamais été bonnes, mais que six ans de guerre ont rendues effroyables. Seules, les « podwodas » du pays n’ont pas l’air de s’en émouvoir. La « podwoda », c’est la voiture du paysan : une large planche montée sur quatre roues, ni plus ni moins. Sur la planche on attache la charge, le conducteur s’assoit dessus, et le tout, tiré par un ou deux petits chevaux admirables de courage, d’endurance et de sobriété, s’en va cahotant par les ornières. Tous les ravitaillements, toutes les évacuations, les transports mêmes des bataillons pour les longues étapes s’exécutent par « podwodas ». On ne s’en passe pas. Une troupe ici, c’est essentiellement une longue file de ces voitures, sur lesquelles et autour desquelles se tiennent les soldats, à la manière des Normands qui nageaient autour de leurs navires.

De ces voitures, on en trouve tant que l’on veut dans les villages. Elles servent même, à l’occasion, à l’un ou à l’autre des partis ; mais que ce soit l’un ou l’autre, le paysan propriétaire qui s’est vu réquisitionner sa « podwoda » et ses chevaux les accompagne presque toujours. Pour lui, c’est la seule façon de les garder et, plutôt que d’y renoncer, il préfère les conduire lui-même, courant ainsi sa part de risques, muet, résigné, docile. A Chelm, est le Quartier Général du front Sud.

Le général R. S... commande le front Sud. C’est un jeune homme de trente-deux ans, qui avant la guerre commençait a se faire un nom dans la peinture. L’un des premiers lieutenants de Pilsudski, il accueille les fruits de sa fidélité. Beaucoup de bon sens, d’entrain et de confiance en lui. Quand il s’entretient avec le Genéral B..., il me semble que leur rapprochement symbolise bien celui des "jeux armées" qu’ils représentent : l’armée Polonaise, toute jeune, plus assurée qu’expérimentée ; la nôtre rompue à la guerre sous toutes ses formes et habituée, par les longs et durs efforts, à n’agir qu’avec méthode, « à ne rien laisser au hasard de ce qu’on peut lui enlever par conseil et par prévoyance »...

Mais du contact de ces deux chefs, il ne peut rien sortir que de bon. Le sentiment s’en répand aussitôt dans tous les coeurs. Ce sera pour les officiers français qui ont assisté à la récente victoire de leurs frères d’armes polonais, la plus noble récompense d’avoir vu la confiance ressusciter là où leurs uniformes ont paru. Et leurs uniformes ont paru partout.

30 juillet.

Enfin, le sentiment de l’offensive renaît dans les rangs de nos alliés ! Et avec lui l’autorité des chefs, la discipline des soldats. Il est temps ! Les troupes battent en retraite sans interruption depuis six semaines : les effectifs sont réduits à l’extrême, l’abattement écrase les coeurs et obscurcit les consciences, la fatigue et les privations pèsent sur les corps épuisés. Mais voici que, de haut en bas, les âmes se redressent. Le commandement, frappé d’abord comme de stupeur, a repris possession de lui-même : sa volonté de vaincre apparaît à nouveau et, du même coup, voici que des renforts, des munitions, des vivres commencent à parvenir aux troupes. L’ordre se remet dans les esprits et dans les rangs, la confiance revient dans le coeur du soldat et le chant dans sa gorge.

Faut-il attribuer cette transformation au sentiment que la patrie va périr, à la réaction naturelle contre une démoralisation exagérée, à l’effet de quelques conseils ? A tout cela en même temps sans doute. Ici l’on ne parle plus de fuir Budienny mais de l’attaquer, et je suis désigné pour suivre cette offensive, qui, partant de la région du Luck, doit gagner Brody, menaçant le flanc droit de cette cavalerie audacieuse, et dégageant du même coup Lwow en péril. Un train spécial nous emporte, le commandant Z... et moi, par Kowel jusqu’à Michalin. En automobile, nous arrivons à Luck après avoir suivi la route qui marque précisément le front polonais. Les postes sont dans le fossé même de la route, séparés les uns des autres par des intervalles d’un kilomètre et davantage. L’ennemi est plus à l’Est, où au juste ? Nul n’en sait rien, ni ne cherche à le savoir. S’il veut venir en forces, on le verra bien, et alors... on s’en ira. La défensive, au sens où nous l’entendions sur notre front franco-allemand, personne n’y songe ici. Les effectifs très faibles sont répartis en ligne sur une étendue démesurée. Pas de positions organisées, pas de réserves.

Et chez l’ennemi c’est la même chose. L’adversaire qui se porte en avant trouve toujours entre les groupes du défenseur des trous immenses par où il passe. Et la retraite commence alors, pour celui qui se voit traversé, jusqu’à ce que son commandement ait pris la résolution de grouper ses forces à nouveau, de les disposer pour l’attaque, et de les reporter en avant. Alors, l’assaillant de naguère bat en retraite à son tour et ainsi de suite. Voilà le secret des allées et venues surprenantes des bolchevistes, des Polonais, de Koltchak, Denikine, Youdénitch, Wrangel, Pétlioura. Elles se déroulent à la manière des romans russes, qui paraissent sans cesse sur le point de finir et qui recommencent toujours.

Les Allemands seuls ont su tenir ce front gigantesque avec des moyens réduits. Ils ont retourné la terre et disposé en profondeur des réserves, que des chemins de fer habilement maniés transportaient rapidement là où ils le voulaient. Les Allemands savaient faire la guerre... Notre automobile traverse justement les lignes épaisses de tranchées et de réseaux qu’ils ont édifiées sur ce terrain de 1915 à 1917. Dans les champs où, pour la sixième fois de suite, ne se fera pas la moisson, pourrissent des croix nombreuses, témoins des combats furieux de l’offensive Brusilow de 1916. Aujourd’hui, voici les Russes revenus sur ces lignes. Les Allemands applaudissent à leurs succès. Aux Moscovites, le même Brusilow a dicté cette fois encore le plan d’opérations. Quelles forces mènent les hommes : aveugles ou ironiques ?

En sortant de ta petite ville de Luck nous passons sur la route à quelques centaines de mètres d’un poste russe. Il nous salue de ses balles, et nous voici partis vers Boromel, sur le Styr, où se trouve l’Etat-Major du groupe d’attaque. Mais il a plu depuis deux jours et la route devient effroyable. Plusieurs fois nous dégageons notre auto embourbée. Enfin un trou boueux plus profond que les autres, la voilà décidément inutile. A pied nous gagnons le prochain village, et de là une « podwoda » nous permet de gagner Boromel.

C’est le village ruthène aux maisons de terre battue ou de bois couvertes de chaume, à l’immense place publique, aux puits d’où l’eau se tire par une bascule. Le tout : puits, place et maisons, irrémédiablement sales par la négligence naturelle des habitants et par le perpétuel passage de troupes sans discipline. En certains coins, le grouillement caractéristique des juifs polonais entassés, là comme partout, par dizaines dans d’affreuses masures, cherchant en dépit des quolibets et des brutalités, à trafiquer quelque chose, vivant dans l’insécurité et la terreur permanentes, détestant ainsi de leur cœur, l’un comme l’autre, des adversaires, les cosaques de Bue autant que les uhlans polonais.

1er août.

L’action qui a commencé hier à repris ce matin à la première heure Polonais : deux divisions d’infanterie, deux de cavalerie (cela fait 8 000 hommes en tout), attaquent Brody et Radzh Les cosaques de Budienny et les fantassins qui les soutiennent, transportent leur suite en « podwodas » (...). Quelques-uns sont tués (...) Les fantassins, pauvres diables (...), qui viennent aux lisières se terrer sur le sol, pleurent et demandent grâce (...).

(...) Sur les flancs de notre groupe, que l’indécision du chef arrête quelques heures, se rallument la vanité de la canonnade et les insolences des mitrailleuses. Derrière nous, des patrouilles de cosaques apparaissent à nouveau. Plus de liaison avec l’arrière, et voici, jetées dans le plus grand désordre, les craintives podwodas que nous traînons en files immenses. Un ordre du commandement supérieur nous enjoint de nous replier, l’opération étant considérée comme terminée. On pense que la démonstration a suffi ? Voilà Budienny intimidé pour des semaines, et l’on peut à présent disposer en les éloignant de cette région de troupes qui seront plus utiles ailleurs. La guerre ici n’est point difficile...

Mais à peine ont fait demi-tour nos fantassins, nos cavaliers et nos voitures, que les Russes apparaissent partout, tirant à tort et à travers. La cavalerie polonaise quitte le terrain la dernière, et je fais route avec elle. Entassés sur un étroit passage, le seul au milieu de marais, nous allons cahin-caha. La nuit tombe au moment où nous arrivons au Styr, au-delà duquel nous devons nous reformer. Dans cette retraite sans méthode, nous avons perdu pas mal de plumes. Les cavaliers du général S... arrivent les uns après les autres par paquets et s’installent n’importe où le long des murs du village. De ravitaillement, et par conséquent de dîner, il n’est pas question. Je m’endors pour deux heures sur un fauteuil boiteux, après qu’un uhlan a fait boire mon cheval dans sa shapka, tandis que brûlent les ponts du Styr, et que hurle un paysan à qui des maraudeurs sans doute viennent de dérober quelque cochon.

5 août.

Je reviens de Varsovie où j’ai accompagné le général B... qu’on y a convoqué ; la noble ville est muette cette fois. En dépit de son insouciance, elle sent les Russes à ses portes. Mais il ne s’agit plus de se résigner : il faut vaincre. Le martyre a ses gloires, elle ne valent pas celles du triomphe. Un plan de défense a été dressé auquel nos officiers ont collaboré.

Sous leur direction, des tranchées ont éte construites, des liaisons établies. Les troupes remaniées par une discipline nouvelle sont capables à présent de s’accrocher au terrain. Des corps nombreux de volontaires les renforcent. Quel prodige ! Les rues sont graves ! Au restaurant où nous allons dîner, nous sommes seuls pour ainsi dire. Je n’en puis croire mes yeux : le maître d’hôtel hâte le service. C’est que déjà j’avais pris l’habitude locale de rester deux heures à table pour manger deux plats. Et surtout, surtout, je sens les regards suivre dans la rue mon uniforme. Une vieille dame m’a abordé pour me dire :

— Tant que les Français seront là nous pouvons espérer. Mais ne partez pas.

— Eh ! non, nous ne partirons pas.

14 août.

L’offensive générale est résolue. Un plan d’opérations pour la première fois simple et net a été conçu là-bas à Varsovie. Du même coup, il semble que tout s’éclaircit jusqu’au détail. La fidèle troupe polonaise, dont un encadrement sérieux ferait l’une des premières du monde, a éprouvé aussitôt qu’une volonté logique et ferme prétendait coordonner ses efforts. Et avec la mobilité classique de ce peuple, voici les soldats confiants et décidés. Dans les jeunes Etats-Majors de ce front, on a travaillé cette fois sur une base solide. Avant même que s’engage la bataille, je sens passer sur ces hommes un vent de victoire que je connais bien. Entre Français nous avons des sourires d’augure : nous connaissons bien les deux grands chefs qui représentent à Varsovie l’expérience française : nous connaissons ie calme profond, la lucidité attentive d’un Henrys, l’imagination précise et vigoureuse d’un Weygand.

Quelques coups préparatoires sont portés à l’ennemi avant l’effort décisif. J’assiste à l’une de ces opérations : la prise de Hrubieszow sur le Bug par la troisième division polonaise, avec le lieutenant-colonel Z... (il a maintenant un grade de plus) ; nous traversons Zamosc, et nous voici partis dans la campagne à la recherche de la troisième division d’infanterie. Les paysans ne savent rien ou ne veulent rien dire.

Des coups de fusil, puis enfin un soldat ! Il est à cheval, au galop, et rouge de peur. Il vient du village de Werkowice à cinq cents mètres d’ici où il cherchait son régiment et y a été accueilli à coups de fusil par les bolchevistes qui l’occupent ! Ma foi ! c’est bon à savoir. Nous tournons nos recherches vers une autre direction.

Nous trouvons enfin la troisième division d’infanterie, ou du moins certaines de ses fractions. Le général K... qui la commande est là au milieu de ses hommes. Ah ! ce n’est pas grand-chose ici, une division qui opère isolément. Trois mille combattants épars sur quarante kilomètres carrés. Comme liaisons : ni téléphone, ni télégraphie sans fil, ni appareils optiques. Chacun marche au petit bonheur dans la direction qu’on lui a fixée, on se cherche vers le soir ; et d’ailleurs, vous le savez bien, sur notre terre, notamment en pays slave, tout finit toujours par s’arranger.

Je vois un bataillon enlever le petit village de Perespa. Cela consiste à faire passer un groupe d’hommes de chaque côté, tandis que deux mitrailleuses tirent sur l’entrée. Puis on y pénètre par trois côtés à la fois. La plus grande partie des défenseurs a fui depuis longtemps. Les plus enragés tirent quelques coups de fusil et sont tués sur place. Parmi eux cette fois se trouvent deux femmes, habillées comme des soldats, sauf la jupe courte qu’elles portent sur leurs bottes. Je vois les cadavres de ces deux malheureuses, jeunes, ma foi ! sinon belles. Quel inexplicable sentiment a poussé ces femmes dans l’existence brutale du soldat en campagne ?

Une indéfinissable impression de malaise me monte au coeur en les voyant. C’est en ceci que je me sens Occidental, L’autre jour, près de Varsovie, j’ai vu passer dans la poussière, sous la chaleur torride, sac au dos, fusil à l’épaule, un bataillon de femmes. Soldats polonaises. Evidemment, ces fortes filles de la campagne sont habituées à l’effort physique, mais pourtant ce spectacle me paraissait odieux. Les promeneurs les regardaient défiler sans manifester l’ombre d’une ironie, ni la surprise d’un étonnement.
(...)

17 août.

L’offensive a commencé brillamment. Le groupe de manoeuvre, que commande ie chef de l’Etat, Pidsulski, rassemblé entre Srangorod et Chelm, avance rapidement vers le Nord. L’ennemi, complètement surpris de voir tomber dans son flanc gauche les Polonais qu’il croyait désespérés, ne résiste sérieusement nulle part, fuit en désordre de tous côtés, ou capitule par régiments entiers. En même temps d’ailleurs l’effort des Russes sur Varsovie s’est brisé sur les tranchées, qu’enfin nos alliés ont consenti à creuser, tandis qu’une armée de manoeuvre, préparée par le général Haller, à l’abri des défenses de la capitale, en sort brusquement par le Nord et court à la frontière.

20 août.

Oui : c’est la victoire, la complète et triomphante victoire. Des autres armées russes qui menaçaient Varsovie, il ne viendra pas grand’chose. (...) Aujourd’hui est venu se rendre un régiment entier de cavalerie : trois cents hommes conduits par un capitaine russe (...) C’est un jeune homme parfaitement distingué et parlant français, qui me semble fort mélancolique de paraître dans une pareille armée.

— Que voulez-vous, mon commandant, il faut vivre ! Le gouvernement de Lénine nous le permet à nous autres officiers, pourvu que nous acceptions de le servir.

Il se recueille un moment :

— Et puis il y a la chose russe ! Croyez-vous que nous puissions admettre de voir les Polonais à Kiew ?

Une minute après :

— Est-ce que vous pensez, mon commandant, que je pourrais aller chez Wrangel ?
Ne cherchez jamais de convictions chez les Slaves.

24 août.

Lomza et Bialystock sont pris. La frontière prussienne est atteinte, et nous savons qu’un très grand nombre de bolchevistes, coupés de leur retraite, sont passés en territoire allemand. A Kolno, près de la frontière, le général B... rencontre le général X..., commandant la 14e division d’infanterie. C’est une division de Posnaniens. J’y apprends avec chagrin la mort du lieutenant H... Les Posnaniens sont furieux de voir la proie leur échapper et tendent les poings vers cette Prusse toute proche, qu’ils haïssent par-dessus tout, et dont voici quelques mois ils étaient les sujets. Et X..., montrant d’un coup d’oeil les bonnes figures loyales des troupiers qui passent, puis la direction du Nord :

— Si nous y entrions, mon général ! Vous y entrerez peut-être un jour, alliés polonais, si l’ennemi commun vous y contraint, et si, d’ici là, vous avez su admettre l’Organisation et apprendre la Méthode.

26 août.

Le général B... rentre à Varsovie, sa tâche terminée. Tout le long de la route où gisent de loin en loin des podwodas brisées et des chevaux morts, les paysans nous tirent leur chapeau. Voici le pont de Praga que cette fois on n’aura pas eu à faire sauter ! Voici la capitale, enfin, que traverse justement un cortège interminable de prisonniers. La foule gronde d’une joie contenue. Dans les yeux de ce peuple on sent la juste fierté de la première grande victoire nationale remportée par la Pologne renaissante.

Je me joins à un groupe d’officiers français, qui, venus des points les plus différents du front, échangent leurs impressions et formulent leurs jugements. Voici Z... qui vient à nous. Il est colonel à présent et nous l’explique sans confusion.

— Eh bien ! mon commandant, que pensez-vous de ce que vous avez vu ?

Je formule les éloges sincères qui s’imposent :

— Vous avez l’ardeur de beaucoup de chefs et la bonne volonté de la troupe. Maintenant, il faut acquérir le Savoir !

La foule qui voit nos uniformes poussiéreux s’avance autour de nous. De toutes ces poitrines monte un cri : « Vive la France ! »

La France ! Ah ! Nous ne l’avons pas oubliée. Mais, de l’entendre acclamer ici, nous la sentons tout à coup présente. La France ! Elle était ici avec nous, ardente, sage et résolue. Nous nous regardons du même regard. Et, soudain, chacun des Français qui sont là, frissonnant d’un enthousiasme sacré, sent battre contre son cœur d’homme qui passe, le cœur éternel de la Patrie.

Dernière modification : 01/09/2020

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