La France, son histoire et sa mémoire [pl]

« Il est, dans la vie d’une nation, des moments qui blessent la mémoire, et l’idée que l’on se fait de son pays ». Cette phrase de Jacques Chirac en 1995 éclaire remarquablement les débats sur le passé auxquels toutes les nations doivent faire face. Il existe inévitablement, dans l’existence d’un pays, des blessures et des crises dont l’écriture est plus complexe. Nul doute que la Shoah a constitué et constitue encore un défi pour les historiens français et étrangers, tant cette monstruosité de l’histoire du XXème siècle marque nos mémoires individuelles et collectives, en Europe et au-delà.

La France comme tous les pays a dans son histoire des pages lumineuses et d’autres sombres. Il lui a fallu du temps et du courage pour relire ces dernières avec lucidité. Elle a affronté son passé au terme d’un processus long et difficile. « L’Etat français » et le régime de Vichy constituent en effet des meurtrissures indéniables, une tache sur notre conscience nationale. Après l’indispensable travail conduit par des historiens français et étrangers, les plus hautes autorités françaises ont reconnu la responsabilité de l’appareil d’Etat et des collaborateurs français durant l’Occupation dans la tragédie du génocide de masse perpétré par l’Allemagne nazie. Jacques Chirac a été le premier Président de la République à le reconnaitre lors son discours prononcé sur l’emplacement de l’ancien Vélodrome d’Hiver le 16 juillet 1995. « La folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’État français »1. Cette allocution historique marque un tournant dans la reconnaissance officielle de la responsabilité des pouvoirs publics dans la collaboration d’Etat, dont la tristement célèbre rafle du Vélodrome d’Hiver demeure le symbole.

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photo : AFP

En 2000, la date anniversaire de la rafle devient la « journée nationale à la mémoire des victimes des crimes racistes et antisémites de l’État français et d’hommage aux Justes de France ». Ce travail de mémoire, qui n’a pas été sans soulever des polémiques inhérentes à toute communauté humaine a été poursuivi par tous ses successeurs. Le 17 juillet 2017, le Président Macron s’est inscrit dans cette droite ligne : « c’est bien la France qui organisa la rafle puis la déportation et, donc, pour presque tous, la mort des 13.152 personnes de confession juive arrachées les 16 et 17 juillet 1942 à leurs domiciles »2.

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photo : AFP

Mais les Présidents de la République successifs ont aussi évoqué les lumières qui ont brillé dans les ténèbres. Jacques Chirac a fait référence à « une certaine idée de la France, droite, généreuse, fidèle à ses traditions, à son génie. Cette France n’a jamais été à Vichy. Elle n’est plus, et depuis longtemps, à Paris. Elle est partout où se battent des Français libres. Elle est à Londres, incarnée par le Général de Gaulle. Elle est présente, une et indivisible, dans le cœur de ces Français, ces « Justes parmi les nations » qui, au plus noir de la tourmente, en sauvant au péril de leur vie les trois-quarts de la communauté juive résidant en France, ont donné vie à ce qu’elle a de meilleur. Les valeurs humanistes, les valeurs de liberté, de justice, de tolérance qui fondent l’identité française et nous obligent pour l’avenir ». Emmanuel Macron a rendu hommage à la Résistance intérieure ou extérieure, « à cette moisson de héros qui sauva la France et son honneur,[…] à tous ces Français qui offrirent aux Juifs pourchassés un refuge hospitalier, une cachette sûre […] Savoir où nous avons failli, qui a failli, c’est aussi regarder avec plus de fierté ceux qui ont dit non, ceux qui ont tendu la main à leurs frères en humilité et en humanité ».

A ceux qui reprochent à la France son histoire, par méconnaissance ou malveillance, je réponds que notre pays a fait par la voix de ses dirigeants le choix de la clarté et de la responsabilité face à ces terribles évènements. Il poursuit ce travail de mémoire encore aujourd’hui, que ce soit sur cette période ou sur d’autres épisodes de son histoire.

L’entreprise est bien sûr difficile et douloureuse : les réalités historiques sont complexes et les déchirures profondes. Les débats autour de ces questions mémorielles sont inhérents à la construction de cette identité nationale qui est « un plébiscite de tous les jours », comme l’a écrit il y a de cela un siècle et demi Ernest Renan3. Chaque génération relit l’histoire qu’elle a héritée de ses ancêtres. Mais elle doit le faire avec la rigueur historiographique et en accord avec les principes fondamentaux. Les lois mémorielles, comme la loi du 13 juillet 1990 tendant à réprimer tout acte raciste, antisémite ou xénophobe, dite loi Gayssot, ou d’autres ont montré la difficulté de la tâche, illustrée par la jurisprudence du Conseil constitutionnel. Pour le juge constitutionnel, la loi a tout d’abord pour vocation d’énoncer des règles et doit donc avoir une portée normative. Ensuite, le principe de la liberté d’expression doit être respecté. Le législateur peut instituer des incriminations réprimant les abus de l’exercice de la liberté d’expression et de communication qui portent atteinte à l’ordre public et aux droits des tiers. Toutefois, les atteintes portées à l’exercice de cette liberté, qui est une condition de la démocratie et l’une des garanties du respect des autres droits et libertés, doivent être nécessaires, adaptées et proportionnées à l’objectif poursuivi.

Il faut laisser le temps faire son œuvre, écouter les survivants et les témoins attentivement, ouvrir les archives largement, laisser les historiens travailler librement. C’est ainsi que la mémoire collective chemine et qu’une société mûrit. La force et la grandeur d’une Nation, sa confiance en elle-même, se mesurent à sa capacité à explorer toutes les pages, glorieuses ou honteuses, de son passé.

Pierre Lévy

Pour en savoir plus :

Le site du mémorial de la Shoah : http://www.memorialdelashoah.org/

1 http://www.gouvernement.fr/partage/8667-oui-la-folie-criminelle-de-l-occupant-a-ete-secondee-par-l-etat-francais-jacques-chirac-16-juillet

2 http://www.elysee.fr/declarations/article/discours-du-president-de-la-republique/

3 Ernest Renan (1823-1892) est un historien et penseur français, dont le texte Qu’est-ce qu’une nation est généralement considéré comme étant au fondement de la conception française de la Nation.
http://data.bnf.fr/11921486/ernest_renan/

Dernière modification : 17/08/2018

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