Interview de l’Ambassadeur pour le portail "Energetyka24" (20 novembre 2020) [pl]

1. Le gouvernement français a-t-il les outils et la volonté politique nécessaires pour participer au financement de la construction d’une centrale nucléaire en Pologne ?

Le gouvernement français est résolument engagé en faveur d’une collaboration avec le gouvernement polonais sur son nouveau projet de programme nucléaire. La France a les outils technologiques et logistiques pour le faire. Nous disposons d’un écosystème nucléaire d’une grande expérience pour la recherche (CEA), la sûreté (ASN et IRSN), la gestion des déchets (ANDRA) et l’industrie (EDF, Framatome, Orano pour ne citer qu’eux).

Pour ce qui est de l’industrie, EDF en particulier a démontré ses capacités à mener la construction de réacteurs EPR (technologie dont EDF est propriétaire). En Chine, deux EPR sont en fonctionnement à Taishan depuis 2 ans. Quatre EPR sont en construction en Europe, un en Finlande, un en France et deux au Royaume-Uni, à Hinkley Point C. Nos partenaires britanniques sont satisfaits de l’avancement du projet, et ont confirmé vouloir travailler avec nous pour la construction de deux EPR à Sizewell C.

Point clé pour le nucléaire, EDF est un industriel soutenu par l’État qui a prouvé depuis des décennies qu’il est capable de gérer le cycle de vie complet des réacteurs, de la gestion de la construction à l’approvisionnement en combustible, le support à l’exploitation, et enfin le démantèlement et la gestion des déchets.

Pour ce qui est du financement, la France dispose d’une agence de crédit export qui se nomme BPI France. En conformité avec les accords de l’OCDE, cette agence peut financer jusqu’à 85% de la part française d’un contrat export. Ce même mécanisme permet aussi le financement de la part polonaise à hauteur de 30% de la part française. Par ailleurs la France a créé en 2015 une banque publique nommée SFIL qui peut refinancer ces crédits au nom et sous le contrôle de l’État français. C’est un mécanisme unique qui permet de garantir des liquidités abondantes à un taux très compétitif. Les industriels français ont une grande expérience de ce mécanisme puisque ils y ont eu recours dans le monde entier pour de grands projets export, y compris dans le secteur du nucléaire.

Nous pensons que le financement d’un grand projet nucléaire dans un État membre de l’UE comme la Pologne est une démarche alignée avec les objectifs européens partagés par la France de sécurité énergétique et de décarbonation. La Pologne et la France sont déjà engagées dans un dialogue bilatéral pour le développement d’un programme nucléaire ambitieux. Nous évoquerons bientôt les possibilités de son accompagnement par l’État français en fonction des conditions propres au programme nucléaire polonais, par exemple sur le cadre d’investissement, le modèle de rémunération et l’allocation des risques.

2. L’offre française de participation à un projet nucléaire en Pologne pourrait-elle inclure une proposition de compensation, par exemple des investissements industriels ?

Actuellement, la Pologne s’appuie majoritairement sur ses centrales à charbon pour la production de son électricité. Le gouvernement polonais, par la publication de la programmation nucléaire (PPEJ) a été clair sur la sortie progressive du charbon, en le remplaçant par du gaz, du renouvelable et du nucléaire. Pour l’instant, il n’y a pas d’exploitation de réacteurs nucléaires commerciaux en Pologne (il y a un réacteur de recherche MARIA, et un second en réflexion pour la haute température). Cela peut entraîner de profondes modifications du tissu industriel à venir.

De l’expérience française, la réussite d’un programme nucléaire est directement liée à la qualité et à la diversité de ce tissu industriel : il faut un écosystème industriel avec des entreprises de toute taille, disposant d’un niveau de qualification élevé, qui réponde aux exigences requises en matière de sûreté nucléaire. EDF a, depuis près de 10 ans, travaillé à la cartographie et au développement du secteur industriel polonais qui serait, avec les partenaires français intégré à l’environnement nucléaire.

De fait, la Pologne dispose déjà d’entreprises en mesure de participer à son programme nucléaire, puisque ce sont des entreprises qui ont travaillé sur les projets internationaux, dont nos projets EPR. Par ailleurs, la preuve est faite par EDF grâce à son expertise sur la localisation, en particulier au Royaume-Uni et en Chine, qu’il est possible d’intégrer plus de 60% des entreprises locales au nouveau nucléaire.

L’offre française prévoit qu’une part significative des activités d’ingénierie, de fabrication, de construction et de montage soit localisée en Pologne. Nous croyons à la nécessité d’inclure les acteurs locaux dès le début du projet. Nous avons déjà conclu et continueront à développer des partenariats industriels entre des entreprises polonaises et françaises, pour permettre le transfert de savoir-faire et d’expérience. Ce sera bénéfique au projet lui-même puisque cela permettra un gain d’efficacité, mais au-delà, ces collaborations avec l’industrie polonaise et les collectivités locales induiront d’importants investissements en Pologne ce qui impliquera la création de milliers d’emplois hautement qualifiés et durables.

3. Les entreprises françaises seraient-elles prêtes à se joindre - en tant que contractants - à un consortium (par exemple avec des entreprises américaines) pour la construction d’une centrale nucléaire polonaise ?

La filière nucléaire française a démontré depuis des décennies son leadership depuis la R&D, en passant par le cycle du combustible, la construction de réacteur sans oublier l’exploitation et l’aval du cycle. En Europe déjà, nos partenaires britanniques ont montré la qualité de l’EPR en choisissant, après Hinkley Point, la technologie EPR pour Sizewell. Dernier exemple majeur hors Europe de cette expertise, les EPR Taishan 1 et Taishan 2 en Chine fonctionnent respectivement depuis 2018 et 2019. Taishan 1 a produit 11,95 TWh d’électricité en 2019, un record mondial. Forte de ce succès, la Chine envisage de construire de nouveaux EPR dans le futur.

Dans le cas où la Pologne choisirait une autre technologie que l’EPR, il est probable que certains acteurs français de la filière souhaiteront se positionner sur des lots, comme ça a été le cas pour Paks 2 en Hongrie. Cela étant, opter pour un mix énergétique incluant le nucléaire comme le fait la Pologne est un choix majeur qui s’inscrit dans des temps longs, temps pour lesquels s’adosser à une filière soutenue par un pays comme la France au sein de l’UE assure une grande pérennité et une mitigation des risques, qu’aucun autre concurrent ne peut offrir.

De fait, c’est un avantage de s’appuyer sur un partenaire européen qui entretient des relations anciennes avec la Pologne et qui mène une politique volontariste de localisation, c’est-à-dire de développement de l’industrie locale, au profit des Polonais et de l’économie européenne.

4. Au cours des derniers mois, le gouvernement français a-t-il eu des entretiens avec le gouvernement polonais sur une éventuelle implication des entreprises françaises dans la construction de centrales nucléaires ?

Lors de sa visite en Pologne en février 2020, le Président de la République française a évoqué le projet nucléaire. Des membres du gouvernement français ont eu l’opportunité de parler de l’implication de la France et de ses entreprises dans la construction de centrales nucléaires en Pologne. Nous avons monté un groupe de travail dédié pour renforcer le dialogue. Plus récemment, différents échanges ont eu lieu avec le Ministre du Climat M. Kurtyka, ainsi qu’avec le Plénipotentiaire P. Naimski. Il est essentiel que d’autres échanges aient lieu sur ce projet qui est un des plus grands en l’Europe dans les semaines à venir.

Dans le même temps, les administrations polonaises et françaises sont en contact pour travailler de concert sur plusieurs ateliers et un Groupe de Travail à haut niveau, afin d’encadrer d’ici la fin 2020 les discussions et échanges sur le thème du programme nucléaire polonais. C’est le signe que cette collaboration est importante et que nous intensifions les échanges bilatéraux.

Il ne fait aucun doute que le partenariat entre la Pologne et la France pour le développement du secteur nucléaire polonais, un partenariat de proximité, au cœur de l’Europe, est celui qui peut répondre le mieux et le plus efficacement aux attentes du gouvernement polonais. La France dispose d’un champion de l’énergie nucléaire, EDF, premier exploitant de parc nucléaire au monde, qui est en capacité de fournir une offre intégrée, solide et compétitive englobant la technologie EPR éprouvée, la construction de la centrale et l’assistance à l’exploitation, sans oublier la fourniture du combustible nucléaire. L’EPR est le seul réacteur parmi ceux envisagés par les polonais à être déjà licencié et en construction en Europe (4 réacteurs). Pour cette technologie, la France a démontré sa capacité à soutenir son industriel devant les instances Européennes.

5. Pourquoi la France décide-t-elle de fermer certaines de ses centrales nucléaires, alors que - très probablement - cela entraînera une augmentation de l’empreinte carbone de la production d’électricité française ?

Le nucléaire est le socle de notre production d’électricité, les fermetures de centrales nucléaires concernent les centrales en fin de vie. La France souhaite décarboner davantage la production de son électricité en fermant ses dernières centrales à charbon. En parallèle, la France fait le pari, comme la Pologne, de l’intensification de l’électrification des usages (transport, chauffage, industrie…).

Pour résoudre l’équation « plus de besoin électrique, moins d’électricité carbonée », la France développe les énergies renouvelables et étend la durée de vie du parc de centrales nucléaires en complément de son parc hydroélectrique. Il s’avère effectivement que certaines de ces centrales nucléaires devront être fermées quand elles ne seront plus fonctionnelles, mais le principe retenu dans la planification énergétique est de ne procéder à une fermeture que si cela ne dégrade pas le bilan carbone de notre mix, ni celui de nos voisins.

Dans ce mix, le nucléaire ayant vocation à rester le socle de la stratégie énergétique française, aussi, le Président de la République a demandé à EDF pour mi-2021 d’étudier la faisabilité d’un programme de 6 EPR en France. EDF remettra à cette échéance un rapport complet au gouvernement, sur la base d’un scénario visant 3 paires d’EPR.

C’est grâce à cette stratégie développant le renouvelable et incluant le nucléaire, que la France vise à minimiser son empreinte carbone.

6. La décision de fermer une partie du parc de centrales nucléaires français est-elle liée à l’implication d’une des entreprises françaises dans le projet Nord Stream 2 ?

Comme je l’ai expliqué dans la question précédente, nous ne prévoyons pas de fermer des centrales nucléaires prématurément, et nous envisageons la construction de 6 nouveaux réacteurs sur notre sol.

La décision d’une entreprise privée française de participer au projet Nord Stream 2 est prise sans lien avec l’État français, donc sans lien avec la politique énergétique française.

Dernière modification : 11/12/2020

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