Entretiens de Varsovie 15 juin 2018, Château Royal, Varsovie

Monsieur le Ministre,
Monsieur le Vice-Président de la région Ile-de-France,
Monsieur le Président de la CCIFP,
Mesdames et Messieurs,

C’est avec un grand plaisir que j’ouvre en votre compagnie cette quatrième édition des Entretiens de Varsovie consacrés à l’intelligence artificielle. Je remercie la CCIFP, toujours très dynamique, d’avoir choisi ce thème en prise sur les enjeux les plus actuels. Cette initiative n’aurait pas été possible sans l’engagement de Jérôme Chartier, le fondateur des Entretiens de Royaumont. Il est l’inlassable promoteur de cette forme originale de rencontre exportée à Varsovie, puis à Madrid, Casablanca et Abu Dhabi. Sur ce sujet comme sur d’autres, je suis profondément convaincu de l’importance du débat pour nourrir notre relation bilatérale. Nous sommes confrontés aux mêmes défis et engagés sous un horizon européen commun. Ma reconnaissance va à tous les intervenants français et polonais qui nous feront bénéficier de leur intelligence naturelle pour comprendre ces enjeux. Et le premier Ministre Morawiecki nous fait le grand honneur de sa présence à la fin de nos travaux. Nous y sommes tous très sensibles.

Je suis impatient de vous écouter et souhaite juste vous faire partager quelques réflexions pour stimuler les échanges.

Je remarque d’abord que le sujet n’est pas si nouveau. Le concept date des années 50 et beaucoup des algorithmes utilisés aujourd’hui ont été produits dans les années 80. Mais c’est un sujet à la mode, au développement spectaculaire depuis quelques années.

En effet, la croissance exponentielle de stockage et de traitement des données, combinée à de nouvelles méthodes de programmation comme l’apprentissage profond (deep learning), a permis d’amorcer une véritable révolution. Aujourd’hui, la donnée est la matière première du XXIème siècle, comme le charbon avait permis la révolution industrielle au XIXème siècle.

A l’évidence, cette combinaison entre des techniques et des modes de diffusion nous fait rentrer dans une nouvelle ère de transformations économiques, sociales, éthiques, bouleversant la relation à la connaissance. Comme le dit le philosophe Michel Serres, la pratique des nouvelles technologies permet de donner un sens nouveau à l’adverbe « maintenant » : on oublie trop souvent que « maintenant » signifie proprement « tenant en main ». Tenir en main une tablette, un téléphone mobile, accéder à l’internet nous fait passer d’une logique de concentration de l’information (le stock dans nos cerveaux jusque dans nos grandes bibliothèques) à une logique de diffusion et de distribution avec des flux sur un mode quasiment instantané.

Ce sujet est aussi porteur de peurs et de fantasmes : quand l’IA va-t-elle dépasser l’intelligence humaine, le robot remplacer l’homme, la vie être modélisée ? Les exemples sont multiples, parfois anecdotiques – on cite souvent les robots tueurs-. Un d’entre eux doit retenir toute notre attention : l’impact sur l’emploi et la société. Je suis certain que vous nous donnerez une vision rigoureuse, sans présupposés anxiogènes.

A mon sens, les défis sont de trois ordres.
Le premier grand défi est de nature économique : Les nombreux chefs d’entreprises ici présents le savent mieux que moi pour le vivre au quotidien : il y a un énorme enjeu de compétitivité, d’abord au plan micro-économique. Comment intégrer l’IA dans le process et/ou le produit ? La question se pose différemment selon le type d’activités, - par exemple la relation client - que l’entreprise soit productrice ou utilisatrice d’IA.

Au plan, macro-économique, c’est la question de la compétitivité de nos pays et de l’Europe dans son ensemble qui est posée. Nous Européens, saurons-nous nous donner les moyens de rivaliser avec le reste du monde ? Je pense bien sûr à nos concurrents américains et asiatiques, aux GAFA et autres BATX (chinois Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) qui ont pour eux le volume des données et des règles différentes. Les Européens doivent imposer un rapport de force normatif pour assurer au minimum un level playing field.

Nous devons avoir une vision lucide de notre situation relative, sans complaisance ni défaitisme. Il y a une certitude : l’impossibilité pour un pays européen à relever seul le défi, à rattraper le retard. A cet égard, je vous recommande la lecture du passionnant rapport de Cédric Villani, mathématicien et député, sur le sujet. Il souligne notamment que nous disposons d’atouts considérables en Europe, comme la formation en mathématiques, essentielle pour le développement de nouveaux algorithmes. Les mathématiciens français et polonais sont renommés. Encore faut-il être capable de retenir sur notre continent nos jeunes talents, en leur offrant des salaires attractifs, et surtout des environnements dans lesquels leur créativité puisse se développer. Faute de quoi, les GAFA continueront d’acheter les talents et les start-ups européennes.

Nous avons aussi les moyens d’agir collectivement à l’échelle européenne, si nous le voulons. Il s’agit de mobiliser les moyens nationaux et européens, en particulier dans le futur cadre financier pluriannuel pour financer des investissements, et bâtir une véritable stratégie européenne. Le président Macron a proposé de créer une agence de l’innovation européenne calquée sur la DARPA américaine.

Nous devons aussi créer un cadre adéquat. La responsabilité de la puissance publique nationale ou européenne est de favoriser l’émergence d’éco-systèmes propices, mobilisant le capital financier et humain, porteurs d’innovation, favorisant des relations étroites entre les entreprises et les universités.

La réglementation et la régulation sont aussi essentielles. Force est de constater le décalage de rythme entre le temps de l’innovation et des marchés, et le temps de la législation, nationale ou européenne, qui court après les bouleversements technologiques.

Le second défi concerne l’emploi et plus généralement les équilibres sociaux : les craintes sont plus ou moins fondées. Je me garderai bien de citer des chiffres parmi les innombrables études prospectives sur le nombre d’emploi automatisables dans les 10 ou 20 prochaines années. Ce qui est par contre certain, c’est la puissance de la transformation à l’oeuvre sous l’effet combiné de l’arrivée des générations X, Y et Z dans les entreprises et du développement de l’IA. Et là, l’enjeu n’est pas de débattre à l’infini du nombre d’emplois créés ou détruits par l’intelligence artificielle, mais de définir comment nous allons mettre à profit son formidable potentiel. Le rapport Villani identifie des gisements considérables dans quatre domaines principaux : la santé, la mobilité, l’écologie et la sécurité.

Tout ceci nécessitera évidemment un effort considérable de formation et d’adaptation de nos citoyens, une autre relation à la connaissance, avec la perspective de sociétés où la recherche du lien sera plus importante que celle du bien.

Enfin, le troisième défi est celui de l’éthique : Comme toute technologie, l’IA n’est ni bonne ni mauvaise, tout dépend de son usage. Vous savez sans doute que l’ONU travaille sur la définition des armes létales autonomes, autrement dit les robots qui tuent. Des appels à l’interdiction ont été lancés par les industriels eux-mêmes comme Elon Musk avec 115 autres experts.

Le traitement des données est une autre dimension majeure. Leur exploitation suppose leur ouverture, d’abord des données publiques. Cette ouverture est inconcevable sans un cadre protecteur des données personnelles.

Nos concitoyens prennent progressivement conscience de ce paramètre. Ils n’avaient sans doute pas compris que, quand l’accès au service est gratuit, c’est parce que ce sont eux, les consommateurs, qui sont le produit. L’entrée en vigueur du RGPD, le mois dernier, a marqué. Je suis certain que ce paramètre va être un facteur de plus en plus important de compétitivité. Le temps n’est-il pas venu de s’emparer de ce sujet collectivement, comme nous l’avons fait pour le climat ? Tel est le sens de la proposition du président Macron, de créer un GIEC de l’intelligence artificielle. Cette instance indépendante d’experts internationaux serait chargée d’organiser le débat collectif et démocratique sur les évolutions scientifiques.

Les questions d’éthique seront indéniablement un volet important des discussions au plan international, et sans doute pas le plus facile. Elles reposent sur des systèmes de valeurs, liés à des cultures et des histoires spécifiques, Américains, Européens et Asiatiques sont loin de partager les mêmes référentiels...

Les débats d’aujourd’hui doivent être une étape dans la relation franco-polonaise dans ce domaine. Il y a quelques jours, j’ai ouvert la 4ème édition du forum franco-polonais de l’innovation et de la recherche. Il avait à son programme un débat sur l’homme et la machine. En septembre, la France sera présente au forum de Krynica grâce notamment à un pavillon organisé par la CCIFP, occasion de poursuivre ces discussions. Et en 2019, nous travaillons à d’autres initiatives bilatérales.

Deux réflexions pour conclure. Premièrement, ne ratons pas le train. Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, plus d’Europe est la solution. Mais l’action collective européenne repose sur des capacités nationales, constituées d’abord par les entreprises qui créent de la richesse et de l’innovation. Je suis convaincu qu’il y a là une opportunité à travailler main dans la main avec nos partenaires polonais pour contribuer à une stratégie européenne ambitieuse.

Deuxième et dernière réflexion, plus personnelle. Je citerai un autre philosophe Montaigne. « Mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine », disait-il. En d’autres termes, j’entrevois la possibilité de déléguer à des machines le traitement de certaines données, de décharger mon disque dur cérébral et concentrer mon intelligence sur des tâches à haute valeur ajoutée : créer, imaginer, rêver. C’est un progrès.

Je vous remercie de votre attention et vous souhaite de riches débats

Dernière modification : 19/06/2018

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