Entretien pour "Rzeczpospolita" de Mme Nathalie Loiseau

« Ne parlons plus de sanctions » - entretien avec la ministre chargée des Affaires européennes, Mme Nathalie Loiseau paru dans "Rzeczpospolita" le 5 octobre 2017

Le roi d’Espagne a averti que les autorités catalanes s’étaient placées en marge du droit, ce qui constitue un danger fondamental pour la démocratie et pour toute l’Europe. Qu’en pense la France ?

L’Espagne est une grande démocratie, un grand partenaire et allié de la France. Nous sommes très sensibles au respect de l’Etat de droit partout dans l’Europe. Mais comme le roi Felipe VI a rappelé, les autorités catalanes agissaient contrairement à la Constitution, illégalement. Le dialogue est indispensable, la situation est compliquée. La France ne fera rien qui complique encore cette situation.

L’Espagne arrivera-t-elle elle-même à faire face à cette situation ou bien une médiation européenne sera-t-elle nécessaire ?

Les autorités espagnoles n’ont pas souhaité un rôle de médiation de l’Union européenne.

Craignez-vous un effet domino en Europe, en Flandre, en Ecosse, en Corse ?

Il n’y a pas deux situations comparables. On est très loin de reconnaître l’indépendance de la Catalogne, c’est un processus absolument unilatéral. L’Europe est confrontée à des défis qui appellent à plus d’unité, et non à la division.

Dans un entretien accordé à une chaîne de radio française vous avez dit que « la Pologne refuse tout ». Une visite dans ce pays n’est-t-elle pas une perte de temps ?

Je suis sûre que non. J’ai été invitée par les autorités polonaises. Nous devons resserrer le dialogue entre nos pays sur les questions bilatérales et européennes.

La Pologne est-t-elle menacée par une dérive autoritaire ? Bruxelles mène une procédure de sauvegarde de l’Etat de droit en Pologne.

Les Polonais eux-mêmes doivent le juger. Nous partageons la préoccupation de la Commission européenne, les questions qu’elle pose sur la réforme de la justice, sur la séparation des pouvoirs. La Pologne a fait le choix souverain d’adhérer à l’Union, à une communauté de pays qui partagent les mêmes valeurs, la même attention à l’Etat de droit et à la séparation des pouvoirs. C’est pourquoi nous sommes inquiets lorsque nous voyons des projets qui pourraient porter atteinte à la séparation des pouvoirs.

Le Conseil de l’UE peut-il lancer la procédure prévue à l’art. 7 du Traité de l’UE et considérer la Pologne comme un pays qui viole constamment les principes de l’Etat de droit ?

Actuellement nous n’en parlons pas. Mais dans le cadre du Conseil de l’UE, à deux reprises, nous avons eu des débats sur le respect de l’Etat de droit en Pologne. La Pologne doit donc elle-même prendre les décisions qui lui permettront sortir de cette situation désagréable.

Y a-t-il une chance de trouver un compromis sur le dossier des travailleurs détachés ?

Il y a un consensus en Europe, y compris en Pologne, sur le fait que la directive de 1996 doit être modifiée. C’est un progrès. La France détache autant de travailleurs qu’elle en accueille. Nous ne voulons pas empêcher le travail détaché mais éviter les abus.

En échange de concessions plus importantes de la France concernant le transport routier ?

Nous sommes prêts à prendre en compte la spécificité des pays de l’UE plus éloignés du centre économique de l’Europe. Les conducteurs du transport routier resteront néanmoins des travailleurs détachés. Il faudra prendre en compte leur spécificité mais cela doit être précisé dans une directive à part.

La Pologne refuse d’accueillir des réfugiés. Est-ce qu’un mécanisme durable de répartition de ces réfugiés pourrait être inclus dans la Convention de Dublin ?

Nous ne sommes plus en 2015, le flux migratoire a ralenti. Le moment est venu de réfléchir sereinement à une solution à ce problème qui va durer. Il faut aider les pays d’origine de cette immigration ainsi que les pays de transit comme la Libye. Nous voudrions que la Pologne soit à nos côtés. Car si une nouvelle crise d’immigration survenait, nous ne pouvons pas laisser seuls à leur sort des pays comme l’Italie ou la Grèce qui y sont plus particulièrement exposés.

Par le passé, les dirigeants se rencontraient dans le cadre du Triangle de Weimar, à présent celui-ci semble remplacé par le format de Versailles, sans la Pologne…

Il y a plusieurs formats de coopération. En juin, le Président Macron a rencontré les dirigeants du Groupe de Visegrad. Chaque format de dialogue est utile. La France est prête à accueillir un sommet du Triangle de Weimar, mais il faut d’abord que le nouveau gouvernement allemand se stabilise, et nous devons définir les dossiers sur lesquels nous pourrions nous entendre. Si cela n’a pas pu avoir lieu dernièrement, je rappelle que sur le plan bilatéral il y a eu de grosses déceptions…

Le ministre Macierewicz s’est rendu début septembre à Paris. Est-ce que cette crise liée aux contrats d’acquisition d’armement appartient au passé ?

Je l’ignore, cela dépend de la décision souveraine de la Pologne. Mais la Pologne sait mieux que quiconque que nous vivons sur un continent menacé. C’est pourquoi c’est une très bonne chose que nos ministres de la Défense se rencontrent.

Après les élections en Allemagne, avec un réel succès de la droite radicale, est-ce que le projet ambitieux du Président Macron consistant à rénover la zone euro est encore réalisable ?

Nous voulons discuter d’une réforme de la gouvernance de la zone euro de manière apaisée, dans un contexte économique favorable, et non pas lors d’une possible crise. L’AfD est en Allemagne, comme le Front national en France, un parti d’opposition et cela ne déterminera pas la position du gouvernement allemand. Je note aussi qu’à l’issue des élections, le FDP a déclaré que « l’élection d’Emmanuel Macron est une chance pour l’Europe ». Je veux encore préciser que dans le futur budget de la zone euro, nous ne proposons pas de mutualiser la dette héritée du passé.

Mais l’Allemagne ne donnera pas non plus son accord pour une mutualisation de la dette à venir…

En tout cas, depuis la campagne électorale, la Chancelière souligne que nous avons un niveau d’investissements trop faible dans la zone euro, nous n’avons pas retrouvé le niveau d’investissements de 2007.

Macron parle de la nécessité de construire une « Europe qui protège ». Mais pour la Pologne cela suggère une tentative d’imposer des pratiques protectionnistes et d’exclure les pays moins riches du marché unique.

L’Europe demeure la partie la plus ouverte du monde global. Mais elle ne peut pas pécher par naïveté, nous devons nous organiser face à la Chine, l’Inde, les Etats-Unis, veiller à la réciprocité. A l’intérieur, l’intégration doit rester un projet de convergence. Finalement, la Pologne a adhéré à l’UE non pas pour rester la Pologne d’avant, mais pour se rapprocher des standards économiques et sociaux des autres Etats membres de la Communauté. C’est à cela que servent les fonds structurels. Nous devons créer un socle des droits sociaux de l’UE ce qui sera l’objet du sommet de Göteborg en novembre. L’Europe sociale ne peut pas fonctionner à plusieurs vitesses. Nous ne pouvons pas condamner certains pays à un modèle économique où la seule compétitivité ce serait la compétitivité sociale.

Dernière modification : 05/10/2017

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