Entretien pour "Gazeta Wyborcza" de Mme Nathalie Loiseau

« La France attend des actes, pas de déclarations » - entretien avec la ministre chargée des Affaires européennes, Mme Nathalie Loiseau paru dans "Gazeta Wyborcza" le 4 octobre 2017

Les relations bilatérales entre la France et la Pologne, se sont détériorées de manière significative ces derniers temps. Selon vous, pour quelles raisons ?

Le gouvernement polonais a décidé de mener un dialogue – que j’appellerai rugueux – avec la Commission européenne et avec certains Etats membres. Vous avez évoqué la France, mais non seulement avec elle. Il faudrait poser la question au gouvernement polonais sur sa vision de sa participation dans l’Union européenne. Le pacte qui nous lie dans le cadre de l’UE, concerne les valeurs démocratiques. Dieu seul sait combien la Pologne a lutté pour la liberté et la démocratie. Et aujourd’hui, on s’inquiète pour la séparation des pouvoirs en Pologne. Et la Commission européenne fait état de cette préoccupation, mais non seulement elle. De nombreux Etats membres partagent cette préoccupation de la Commission. Nous devons comprendre de manière similaire ce que signifie la démocratie, ce que signifie l’Etat de droit. C’est justement cela qui nous distingue du reste du monde. Et de toute évidence, c’est pour cela que la Pologne avait tellement voulu adhérer à l’Union européenne.

Récemment, deux ministres polonais se sont rendus à Paris, et maintenant vous vous rendez à Varsovie. Peut-on le commenter en utilisant l’expression « business as usual » ?

Il y a une volonté commune de la France et de la Pologne de mener le dialogue, d’éviter les malentendus, pour trouver des solutions intelligentes pour nos peuples et pour l’Union européenne. En réalité, les contacts sont réguliers.

Les entretiens sur l’acquisition des sous-marins se poursuivent … ?

Les discussions sont actuellement en cours. En revanche, je peux dire qu’à l’heure actuelle, l’Europe prend conscience de la nécessité d’augmenter ses efforts dans le domaine de la défense. Il en résulte entre autres le besoin de disposer d’équipements permettant d’inter-opérer. Et de ce point de vue, la France a vécu une très grande déception concernant l’achat des hélicoptères par la Pologne. Je reviens sur cette question car elle a laissé une trace sur les relations franco-polonaises. Et actuellement, la Pologne veut acheter des sous-marins. Dans le cas précédent, le gouvernement polonais avait donné sa parole et ne l’a pas tenue. La décision de la Pologne demeure bien évidement souveraine. Il est évident que la France maintient son offre.

S’agissant de la coopération structurelle permanente, qui est justement mise en œuvre, la porte reste largement ouverte à la Pologne. La Pologne est un grand pays et nous serions très satisfaits de la possibilité de développer notre coopération avec elle. Mais Seule la Pologne peut prendre cette décision.

S’agissant de la directive sur les travailleurs détachés, quelles sont les divergences les plus importantes, susceptibles d’apparaître notamment lors des négociations avec la Pologne ? La France a-t-elle fixé des lignes rouges à ne pas franchir ?

Nous ne cherchons pas de compromis à tout prix. Nous voulons trouver un compromis ambitieux, qui prendrait en compte toutes nos inquiétudes. Le problème de la directive dans sa forme actuelle consiste en un décalage entre les niveaux de protection sociale dans les différents Etats membres de l’UE. Cela fait que les travailleurs détachés constituent une concurrence pour les travailleurs des pays d’accueil. La France envoie à l’étranger autant de travailleurs détachés qu’elle n’en accueille. Ainsi, nous nous estimons légitimes pour nous occuper de ce problème.

Les pays qui délèguent de nombreux travailleurs à l’étranger, comme la Pologne, ont un taux de chômage particulièrement bas et certains d’entre eux souffrent de déficit de main-d’œuvre qualifiée. On peut se poser la question si ces pays trouvent cette situation satisfaisante. Ne devraient-ils pas se comporter de manière plus ambitieuse et chercher à augmenter la protection sociale de leurs travailleurs ?

On pourrait avoir l’impression que vous vous souciez davantage des intérêts des travailleurs étrangers que leurs propres gouvernements…. Ne cherchez-vous pas à faire leur bonheur malgré eux ?

La directive européenne dans sa forme actuelle ne remplit pas ces ambitions européens. D’ailleurs, j’ai constaté que les pays comme la Pologne avaient fait évoluer leur position. Ils ont commencé par s’opposer à tous ceux qui voulaient modifier la directive qui date de 1996, tandis qu’actuellement, ils acceptent sa modification. Cela permet la recherche de compromis.

La Commission européenne semble favorable aux sanctions à l’égard de la Pologne. Et la France ?

De nombreux pays européens réagissent de manière allergique à l’idée d’une Europe à plusieurs vitesses. Je partage cette allergie. Dans le domaine de la justice, l’Europe ne peut pas fonctionner à plusieurs vitesses. Toute l’Europe doit respecter les règles fondamentales relatives à l’Etat de droit et de respect des verdicts des tribunaux. Nous sommes inquiets de voir remettre en question les verdicts de justice en Pologne, de même que nous nous inquiétons en observant certains projets de loi ou des lois déjà adoptées se rapportant à la justice. Ce sont de telles questions qui ont motivé l’attitude de la Commission et ses recommandations que nous approuvons entièrement.

Que peut-on faire ? Nous avons vu que le président de Pologne a opposé son veto à deux des trois projets de loi. Nous verrons quelle forme ces projets prendront à l’issue du débat parlementaire et quels projets seront définitivement adoptés.

Quant à l’article 7 du Traité sur l’UE, évoqué par la Commission européenne, cette dernière a annoncé qu’elle y recourrait si les juges de la Cour suprême étaient forcés à démissionner. Cela confirme que l’UE observe très attentivement la situation dans le domaine de la justice en Pologne. Cette question a été discutée lors d’une réunion du Conseil européen au printemps et elle sera probablement examinée prochainement de nouveau.

La Pologne refuse fermement d’accueillir des réfugiés. Que peut-on faire pour résoudre ce problème à l’échelle européenne ?

Quelle chance que des pays comme le mien n’aient pas adopté une approche similaire à l’égard tous ces réfugiés au cours du XXe siècle… Fort heureusement, nous nous sommes comportés de manière solidaire et avons toujours été prêts à prendre la responsabilité d’une partie de l’histoire dont il aurait été aisé de déclarer qu’elle n’a rien de commun avec nous. C’est pourtant ce qui aurait été dit si les égoïsmes nationaux avaient pris le dessus. L’histoire de notre continent ne consiste pas à s’enfermer à l’intérieur de nos frontières et considérer que ce qui se passe chez les autres n’a pas d’importance – en particulier quand il y va de personnes qui fuient les territoires gagnés par la guerre.

Ceci dit, je voudrais remarquer que je partage fortement le sentiment bien enraciné en Pologne, selon lequel il est nécessaire d’œuvrer au problème des migrations à toutes les étapes, en commençant par ce qui se passe dans les pays qui en sont la source. Mais dans ce contexte, les déclarations ne suffisent pas. Il faut œuvrer à une stabilisation des pays comme la Libye, qui vivent depuis des années dans le chaos. Il faut œuvrer à une solution politique de la guerre en Syrie. Il faut œuvrer à un programme plus efficace d’aide au développement, surtout en Afrique. C’est justement ce que fait la France.

Dernière modification : 23/10/2017

Haut de page