Discours « histoires nationales – mémoire européenne commune » (Université de Varsovie, 22 mars) [pl]

Monsieur le Ministre,
Mesdames et Messieurs les Professeurs,
Chers Collègues,

Je souhaite tout d’abord remercier le Ministre qui a bien voulu honorer cette conférence de sa présence. Aux fonctions qui sont les siennes, je connais la difficulté à s’extraire du quotidien des crises. Je sais aussi, pour avoir été comme M. Czaputowicz à la tête du Centre d’Analyse et de prévision, ce que l’on appelle le « policy planning » c’est-à-dire la stratégie, combien il est essentiel pour un bon ministre de se réserver du temps pour réfléchir, à l’écart des fracas du monde.

J’aborde cette rencontre avec le plus grand intérêt car elle se veut être un moment de dialogue franco-polonais, sur un sujet profond, ancien, passionnant, difficile, et en même temps d’une grande actualité.

L’étude de la mémoire, de ce « passé au présent » - selon le mot de saint Augustin- a pris un tournant majeur avec Henri Bergson. Henri Bergson, dont la famille est originaire de Varsovie, pour qui les habitudes et le quotidien de l’action sont éclairés et orientés par la mémoire. Et c’est pourquoi, je salue, tout particulièrement, la présence de Frédéric Worms qui nous fait l’honneur de sa présence et qui est le spécialiste le plus illustre de Bergson en France. Son livre Introduction à Matière et mémoire de Bergson, paru il y a 20 ans, a marqué les esprits.

Depuis Bergson, la France a développé une grande tradition d’analyse de la mémoire collective. Je pense aux travaux de Maurice Halbwachs, élève de Bergson, aux historiens comme Pierre Nora et sa notion de lieu de mémoire, Jacques Le Goff - dont les liens avec la Pologne étaient très forts. En philosophie, Paul Ricoeur a eu une influence nationale et même internationale, au travers de son livre « La mémoire, l’histoire, l’oubli ». S’agissant de la notion de mémoire européenne, les références sont innombrables et tellement personnelles. J’ai en tête ou plutôt au cœur Stefan Zweig et Jan Patocka. Je pense aussi à Czapski et à ce livre « Proust contre la déchéance » qui me semble si puissamment incarner l’humanisme européen face au totalitarisme ; en quelque sorte, la duchesse de Guermantes pour survivre dans les camps soviétiques.

Je passerai rapidement car je souhaite concentrer mes propos introductifs sur mes préoccupations de diplomate, des préoccupations très utilitaires. J’espère que vous me pardonnerez. Pour nous diplomates, l’histoire et la géographie sont à l’évidence le substrat des relations internationales, travaillé ensuite par les logiques de puissance qui s’appuient sur des intérêts, plus ou moins objectifs, mais aussi sur un imaginaire très puissant : en simplifiant, la vision qu’un pays a de lui-même, la nécessité d’être fidèle à sa vocation, de tenir son rang, de porter des valeurs qui se veulent universelles pour l’Europe. Servir la France, la Pologne , l’Europe, la paix dans le monde, pour nous c’est grand, c’est beau. Vous le voyez l’histoire, la mémoire, la légende sont omniprésentes dans le travail quotidien d’un praticien de l’Europe et des relations internationales, en tout cas c’est ce que je ressens profondément.

Dans cet esprit, j’ai beaucoup à partager avec vous à l’ouverture de vos travaux.

Quelle est la différence entre l’histoire et la mémoire ? Lorsque l’on fait de l’histoire, on s’efforce de comprendre le passé. Cette démarche est liée à l’ethos de l’historien et son interprétation doit être dictée par ce qu’il trouve au cours de ses recherches. La mémoire, elle, donne un sens au présent et aux évènements du passé, en étant intimement liée à la construction d’une communauté nationale ou plus large.

Quelles relations entre les histoires nationales et une mémoire européenne commune ? L’Europe s’est construite sur les décombres de notre continent, les ravages de l’Histoire avec une grande hache comme disait Georges Perec. Il y a historiquement la volonté de dépasser les nationalismes, les identités nationales, et les conflits qu’ils ont engendrés, et de parvenir à un Etat de paix et de stabilité. C’est la légitimité originelle toujours pertinente. A la genèse de l’Europe il y a les traumatismes et les exigences de la réconciliation et de la reconstruction. L’Europe comme antidote aux Nations. D’où une double nécessité.

Il s’agit d’une part de construire une mémoire européenne à partir de notre histoire et de notre culture communes. On dit souvent qu’il faut avoir les mêmes rêves. C’est vrai. Je crois aussi qu’il faut avoir les mêmes peurs. J’ai participé à l’élaboration de la première stratégie européenne de sécurité en 2003, et les contrastes étaient frappant entre les peurs face au Sud et celles face à l’Est. En Europe occidentale, la conscience d’une histoire partagée est progressivement apparue au cours du XXe siècle. Depuis 1958, date de l’entrée en vigueur du traité de Rome (et de la création du CCFEF), des institutions communes organisent la gestion des désaccords nationaux pour construire du consensus. Nous tous, Européens, partageons désormais un socle de valeurs. La démocratie, la solidarité (ou fraternité), les droits de l’homme ou encore la liberté sont autant de visions qui nous unissent et que nous célébrons par le respect que nous portons aux grands évènements du passé.

Il faut d’autre part retrouver une mémoire européenne. Ici en Pologne, comme ailleurs en Europe centrale et orientale, nous sommes au cœur de cette problématique.

Il arrive que la lecture d’un même fait historique diffère selon les Etats qui en ont été les acteurs, chacun raisonnant avec son propre passé, sa propre histoire. La mémoire polonaise s’est bâtie sur le traumatisme des partages, celui de l’invasion nazie et enfin de la période soviétique. Côté français, ce sont d’autres tragédies - et je pense particulièrement à la première guerre mondiale, à l’effondrement de 1940 (Marc Bloch, l’historien de l’étrange défaite est un de mes héros) ou plus près de nous, à la guerre d’Algérie- qui demeurent sensibles. De la même manière, 1968 ne soulève pas les mêmes échos dans les mémoires françaises, polonaises, ou encore tchèques. La joyeuse explosion contestataire que cette date évoque pour nous, Français, résonne avec l’amertume et la douleur des épisodes polonais, qui resurgissent ce mois-ci à l’occasion des 60 ans des événements de mars 1968 avec les manifestations étudiantes et la campagne antisémite du pouvoir communiste. 2018 c’est aussi le centenaire de la fin de la première guerre mondiale. Mais après 1918 la guerre continue à l’Est.

Il y a beaucoup d’autres exemples concernant la Hongrie, l’Ukraine, les Balkans.

Comment assumer les histoires nationales dans un esprit européen ? Aujourd’hui on parle communément du retour de l’histoire, en visant ses dérives comme le nationalisme. L’expression est impropre car l’histoire n’a jamais disparue. Les nations, et les identités nationales demeurent encore aujourd’hui partie intégrante des réalités et des cadres de pensée. Et ce n’est pas nécessairement un mal.

Le premier enjeu est national : construire ou reconstruire la mémoire nationale. La Pologne est une terre d’histoire, celle des drames européens, mais aussi celle des hauts faits Tout comme la France, il s’agit d’un pays fasciné par l’Histoire, et pour qui les questions mémorielles n’appartiennent pas au passé, mais au présent. C’est en ce sens que le débat qui nous réunit aujourd’hui résonne avec l’actualité.

Pour prendre un exemple très concret, la loi sur l’IPN a des paramètres spécifiquement polonais mais me fait penser à 2 problématiques chez nous. D’abord la capacité à regarder l’histoire à lire ses pages glorieuses et honteuses. Il nous a fallu du temps et des travaux d’historiens (Paxton) pour entendre le discours de J. Chirac au Vél d’Hiv en 1995, repris par tous ses successeurs. Et la question des lois mémorielles. Selon moi, il n’appartient pas à la loi de dire l’histoire. La jurisprudence du Conseil constitutionnel a été claire face à ces « lois bavardes » pour reprendre l’expression de juristes. Il faut avoir des limites aux atteintes à la liberté d’expression. Laissons le temps faire son œuvre, les historiens travailler.

Le second est de combiner ces histoires nationales dans une mémoire européenne. Il ne s’agit pas de les fondre en un alliage unique.

C’est ce que j’appellerai la conscience historique européenne. Assumer pleinement ce que nous sommes et être inspirés par une transcendance européenne qui permet de construire un idéal de paix.

Dernière modification : 04/04/2018

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