Cours inaugural prononcé à l’université polytechnique de Łódź, 9 octobre 2020 [pl]

Cours inaugural « La Pologne et la France en Europe »,
université polytechnique de Łódź, 9 octobre 2020

Monsieur le Recteur,
Mesdames et messieurs les professeurs,
Mesdames et messieurs les étudiants,

C’est pour moi aujourd’hui un double honneur et un double plaisir, tout d’abord, que de revenir dans la ville de Łódź, ville qui a relevé de manière exemplaire le défi de la modernisation et de la reconversion pour rester une grande métropole de l’industrie européenne, mais aussi de pouvoir m’exprimer devant des étudiants de cette prestigieuse Université polytechnique.

Je suis très honoré et ravi de l’invitation que vous m’avez faite, Monsieur le Recteur, de venir ici prononcer un cours inaugural, à la Faculté internationale des Ingénieurs de l’Ecole polytechnique de Łódź, un cursus unique en Europe centrale qui permet une formation de futurs ingénieurs en langue française.

Aussi, je voudrais donc profiter de l’occasion qui m’est donnée ici de partager avec vous quelques réflexions sur la place de la Pologne et de la France en Europe, face aux défis du 21e siècle et dans ce contexte de crise sanitaire.

Le Président de la République Emmanuel Macron a résumé ce qui rapproche les peuples polonais et français dans son discours prononcé à l’université de Cracovie en février dernier :

« Nos deux peuples, qu’un millénaire de guerres européennes n’a jamais conduit à l’affrontement, sont en effet si proches. C’est la même aspiration ardente à la liberté, le même attachement viscéral à la terre comme à l’idéal, un vrai sens de l’histoire et de la nation qui nous rassemble. » « Nos relations sont pleines de passion » a-t-il ajouté. Le Général de Gaulle, qui connaissait bien la Pologne car il avait servi comme jeune officier en 1919-1920 au moment de la guerre polono-bolchevique, disait « Français et Polonais, le succès et le malheur de l’un est toujours lié à celui de l’autre ».

Je crois que cette histoire, cette proximité de destin, cette sensibilité commune, doivent permettre à nos deux pays de travailler étroitement et de coopérer ensemble pour faire avancer l’Europe, au-delà des quelques désaccords qui surgissent de temps à autre mais qui ne reflètent pas la profondeur de nos liens mutuels. Nous devons essayer de mettre nos relations à la hauteur de cette histoire commune et des défis qui sont devant nous. La matrice pour tenter de mieux comprendre l’avenir, c’est souvent l’histoire et le passé et il faut savoir repérer les récurrences et les répétitions, et comme on dit « pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient ».

Pour vous donner une idée de cette profondeur, j’évoquerai tout d’abord le domaine de l’enseignement supérieur avec quelques éléments de la relation bilatérale scientifique et universitaire franco-polonaise :

• C’est plus de 70 doubles diplômes et de nombreux échanges universitaires (la France est le 3ème pays d’accueil des étudiants polonais en mobilité) et la France accueille plusieurs milliers d’étudiants polonais. Nous nous en réjouissons. Votre Ecole polytechnique accueille plusieurs de ces doubles diplômés.
• plusieurs universités polonaises (7) sont engagées dans des projets d’universités européennes avec des universités françaises. C’est un projet majeur pour nous, car il s’agit de former les futures élites européennes ;
• La France est le 5e partenaire scientifique de la Pologne, après l’Allemagne, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et l’Italie, en termes de nombre de publications scientifiques ;
• Le programme bilatéral PHC (Partenariat Hubert Curien) Polonium offre un soutien très apprécié à la mobilité de chercheurs entre la France et la Pologne ; chaque année ce sont 21 nouveaux projets financés pour 2 ans. Il s’agit de faire vivre l’héritage de Marie Skłodowska-Curie, cette grande physicienne et illustre franco-polonaise, première femme à avoir reçu le Prix Nobel et seule femme à en avoir reçu deux ;

Ces différents programmes évoquent la richesse et la solidité de notre coopération universitaire et scientifique bilatérale que je m’engage avec mes équipes de l’Ambassade à renforcer et à diversifier.

Mesdames et Messieurs,

Je voudrais maintenant élargir la perspective et souligner les principaux défis que la Pologne et la France devront relever ensemble en Europe. J’ai choisi de me concentrer principalement sur trois points.

Le premier défi, c’est la sécurité du continent. Nous sommes dans un monde où le multilatéralisme est contesté et bousculé, et l’Europe est exposée aux conséquences de cet affaiblissement du multilatéralisme. Le droit est en recul et c’est souvent la loi du plus fort qui l’emporte. Les grands traités internationaux, datant le plus souvent de la période de la Guerre froide, le dernier étant le traité FNI (pour « forces nucléaires à portée intermédiaires »), et qui assuraient la sécurité de l’Europe, ont été démantelés. Comme l’avait dit le Président de la République à l’occasion de sa visite en Pologne : « pour bâtir la sécurité collective de l’Europe, nous avons à travailler sur l’OTAN et l’Europe de la Défense, qui sont les deux piliers de notre sécurité collective européenne ».

La Pologne et la France sont de fait des pays alliés engagés au sein de l’OTAN qui souhaitent renforcer les synergies entre l’Alliance et les initiatives européennes dans le domaine de la sécurité et de la défense, en s’appuyant sur les atouts et les capacités de leurs armées respectives. Les efforts nationaux de défense, l’OTAN, les coopérations bilatérales et les initiatives européennes, dans le cadre de l’Union européenne, contribuent ensemble à la sécurité de l’Europe. La multiplication des crises sur la scène internationale ne nous laisse pas le choix : nous autres Français, nous sommes convaincus que les pays européens doivent assumer davantage de responsabilités, tant dans les domaines budgétaire et capacitaire qu’opérationnel.

Il ne s’agit pas là que de slogans. La Pologne et la France participent déjà à la "présence avancée renforcée" de l’OTAN. Depuis mars 2017, la France déploie 300 hommes qui réalisent des missions en Lituanie et en Lettonie, témoignant ainsi de leur attachement à la protection du flanc Est de l’Europe. Nous sommes également conjointement engagés au Liban au sein de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (FINUL) avec une présence française depuis 1978, où nous contribuons à la stabilisation sécuritaire, et les forces polonaises sont également engagées à nos côtées au sein de cette force.Enfin, je pense à notre engagement au Levant contre la menace terroriste. La France est présente depuis 2014, aujourd’hui ce sont plusieurs centaines de soldats français insérés au sein d’états-majors ou sur des déploiements aériens et maritimes.

Je souhaiterais terminer ce point en mentionnant la présence de la France et de la Pologne au sein de l’Eurocorps, corps auquel contribuent 10 pays européens, employé à la fois dans un cadre européen et otanien sur un nombre très varié de théâtres depuis 20 ans : forces de stabilisation SFOR puis KFOR dans les Balkans, Force internationale d’Assistance et de Sécurité en Afghanistan, missions de formation de l’UE (EUTM) au Mali et République centrafricaine.

La Pologne et la France ont également décidé d’accroître leur coopération en matière de cybersécurité, sur la base de leur appui conjoint à l’Appel de Paris pour la confiance et la sécurité dans le cyberespace et à l’engagement de l’OTAN en matière de cyberdéfense, dans le but de favoriser une meilleure coordination au niveau européen contre les cyberattaques. Il est en outre crucial de renforcer la convergence sur les projets de coopération industrielle dans le domaine de la défense afin de forger une véritable base industrielle et technologique de défense européenne à même de répondre aux besoins capacitaires européens de demain. La Pologne et la France travaillent ensemble au sein de l’Union européenne dans le cadre de la coopération structurée permanente (CSP) sur les systèmes de combat collaboratifs, de communication et d’entrainement des unités de santé.

Le second défi, c’est la transition énergétique. C’est là aussi un immense changement avec l’objectif de la neutralité Carbone de 2050 que se sont fixés les pays européens.

Là aussi, il ne s’agit pas que de slogans et d’idéologie, mais il en va de l’avenir de notre planète et de notre continent. L’Europe s’est engagée à produire mieux, en tenant compte des contraintes environnementales, et en ayant recours à des technologies faiblement émissives. Il s’agit aussi de vivre mieux car, comme vous le savez, les particules fines tuent des milliers de personnes chaque année et cela pose aussi des problèmes de santé publique. C’est un immense défi pour la France et pour la Pologne, car cela concerne nos modes de vie, et cela va de la rénovation thermique, des logements, à des industries moins émissives en CO2, en passant par les transports.

Pour répondre à cette ambition, en particulier dans le cadre du Pacte vert européen, la Pologne et la France œuvrent ensemble pour avancer sur trois principes clés.

En premier lieu, nous disons que la transition vers la neutralité carbone doit être équitable : la Pologne et la France soutiennent donc le Fonds de transition juste (qui est un Fonds européen), qui va apporter un soutien ciblé aux régions et aux secteurs les plus touchés par la transition. La Pologne bénéficiera de 3,5 milliards d’euros d’aide dans ce domaine.

En deuxième lieu, pour réussir cette transition, il importe de respecter le droit des États membres à décider de leur bouquet énergétique et à choisir les technologies les plus appropriées ; la France et la Pologne renforcent donc leur coopération relative aux industries et énergies décarbonées, y compris l’énergie nucléaire qui sera nécessaire pendant la phase de transition. Les entreprises françaises du secteur énergétique sont très actives et très présentes en Pologne comme à Łódź ; elles contribuent à aider la Pologne dans cette transformation énergétique et à progresser vers une économie sobre en carbone. Soyez d’ailleurs certains que pour relever ces enjeux, l’ensemble de ces acteurs, de ces entreprises, auront besoin de vos talents.

Dans sa nouvelle stratégie de transformation énergétique d’ici 2040, la Pologne a fait le choix de la composante nucléaire afin de décarboner son mix et là, la France a un rôle à jouer : elle peut apporter son expérience et son savoir-faire dans ce domaine et nous y travaillons au sein d’un groupe de travail bilatéral qui a été créé récemment.

En troisième lieu, la transition doit être mise en œuvre dans un cadre international qui protège la compétitivité et les emplois de l’UE : c’est pourquoi la Pologne et la France soutiennent pleinement une adaptation des règles européennes, notamment en matière d’aides d’État et de marchés publics, et la mise en place d’un « mécanisme d’ajustement carbone aux frontières » concernant les secteurs à forte intensité en carbone.

Le troisième grand défi, après la sécurité et l’énergie, c’est évidemment celui de bâtir partout en Europe une économie de l’innovation, de la croissance, de la connaissance.

Nous sommes dans un monde bouleversé par la pandémie de Covid-19. Le numérique prend une place de plus en plus forte, les transformations du monde du travail, de notre vie au quotidien sont massives et il faut donc avoir une Europe de la connaissance, de la formation et de l’investissement dans ces grandes innovations. Comme l’a répété à plusieurs reprises le Président de la République Française, il nous faut avoir des politiques massives pour l’intelligence artificielle, pour la connaissance, pour les universités et pour la recherche qui permettront à notre continent d’être souverain en matière de savoirs.

De plus, l’évolution de la concurrence mondiale exige une adaptation rapide de nos outils. Ainsi, notre politique de concurrence devrait être revue, tant en ce qui concerne les règles relatives aux aides d’État que le contrôle des concentrations, notamment pour tenir compte des comportements abusifs des entreprises soutenues ou subventionnées par les Etats et du rôle dominant des grands acteurs du numérique, qui nécessitent un cadre réglementaire spécifique au niveau de l’UE.

Dans ce contexte, il est essentiel que l’UE développe des initiatives communes qui renforcent la base industrielle de l’Europe et intègrent nos chaînes de valeur européennes, à l’instar des « projets importants d’intérêt européen commun » (IPCEI), tel que le projet sur les batteries auquel la Pologne et la France participent toutes deux. Là aussi, on peut aller plus loin dans des secteurs porteurs pour l’avenir comme l’hydrogène ou dans le numérique, que ce soit pour la gestion des datas avec les super calculateurs ou l’élaboration d’un cloud européen. Ce sont des secteurs d’avenir dans lesquels la Pologne et la France peuvent coopérer dans le futur.

Enfin, une fiscalité juste et équitable dans toute l’Europe est l’un des piliers essentiels sur lesquels repose la confiance dans l’UE. A ce titre, la Pologne et la France sont en faveur d’une imposition juste des entreprises numériques et soutiennent la réforme des règles fiscales internationales menée au sein de l’OCDE, qui devront ensuite se traduire par des règles communes dans le droit de l’UE. Cela touche votre vie quotidienne. Vous êtes ici tous des utilisateurs de grandes plateformes, généralement américaines, pour communiquer, faire des achats ou trouver un moyen de transport. Ces grandes plateformes numériques paient très peu d’impôts en Europe, car elles ont installé leur siège dans des Etats à la fiscalité accommodante. L’objectif de ce travail est de les contraindre à payer des impôts là où elles ont leur véritable activité et leurs clients, c’est-à-dire dans tous les pays de l’UE. Il y a là un enjeu de justice et d’équité vis-à-vis des entreprises européennes.

Par ailleurs, nos deux pays entendent faire de la lutte contre la fraude et l’évasion fiscales une priorité en Europe, notamment dans le domaine de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA), pour lequel la Pologne a développé une expertise de premier plan. Pour vous donner une idée de l’ampleur de la tâche, sachez que la fraude à la TVA, c’est plus de 140 Md EUR par an dans toute l’UE, dont 4,5 Md EUR en Pologne ou 13 Md EUR en France (chiffres de la Commission européenne sur l’ « écart de TVA », différence entre TVA théoriquement due et TVA effectivement collectée).

Par ailleurs, les pays européens ont pris conscience de la nécessité d’une politique industrielle européenne. La crise du Covid a montré que l’Europe était en situation de dépendance stratégique dans de nombreux secteurs, comme celui des médicaments. Il s’agit donc désormais de travailler à des alliances industrielles entre pays européens, comme cela a commencé à se faire dans le domaine des batteries (l’Alliance des Batteries à laquelle la France et la Pologne participent), afin de rendre possible les innovations de rupture. Cela va concerner l’Internet des objets, l’hydrogène, la Défense, les microprocesseurs, les données et l’Intelligence artificielle.

Mesdames et Messieurs,

Pour réaliser ces différentes alliances industrielles, l’Europe doit continuer à investir dans l’enseignement supérieur et la recherche. L’espace commun européen de l’enseignement et de la recherche contribue à une meilleure collaboration entre pays européens, à la formation de citoyens européens, favorise la circulation de la connaissance, l’excellence de la recherche et le dynamisme de l’innovation. Il permet de trouver des solutions aux défis de ce siècle qu’aucun pays européen ne peut relever seul, à savoir la transformation écologique et la révolution numérique, etc.).

L’approfondissement de cette Europe de l’enseignement supérieur et de la recherche passera par différents moyens :
• La poursuite de l’harmonisation des systèmes d’enseignement supérieur en Europe, qui doit permettre aux diplômés d’accéder à un emploi qualifié et épanouissant,
• La mobilité étudiante, notamment grâce au programme Erasmus :
• La création d’« universités européennes », autrement dit d’alliances d’universités qui permettent aux étudiants de réaliser leurs études dans différents pays européens et d’obtenir à l’issue de ce parcours un diplôme conjoint, un diplôme européen,
• Le soutien à la mobilité des chercheurs en Europe, c’est important que les chercheurs puissent travailler dans différents pays,
• Le développement des liens entre l’enseignement supérieur, la recherche, et le monde de l’entreprise,
• La promotion du multilinguisme, votre programme de formation est exemplaire à ce titre.

Le développement d’une Europe de l’enseignement supérieur et de la recherche profite à tous : elle permet une forte coopération entre Etats européens, elle améliore la qualité des formations supérieures proposées dans chaque pays, elle attire les étudiants internationaux, elle génère des revenus économiques, et contribue à développer une culture et une citoyenneté européennes. Vous en serez demain les acteurs ; c’est vous qui, dans les secteurs de la recherche, de l’innovation, de l’ingénierie, serez en première ligne pour faire que l’Europe soit toujours à la pointe du combat de l’innovation. C’est à vous qu’il reviendra d’inventer le monde de demain, plutôt de de le subir, et de le découvrir. En qualité d’ingénieurs, vous devrez apporter des réponses à des défis majeurs, du changement climatique à l’allongement de la vie en passant par la gestion des datas, dans un monde où tout s’accélère. C’est ainsi et à cette condition que l’Europe pourra garder le contrôle de son avenir face aux autres superpuissances mondiales. Comme vous pouvez le constatez, les enjeux sont extrêmement importants, stratégiques, et il convient d’enprendre conscience pour se mobiliser afin d’être à la hauteur de ces défis.
Pour conclure, je rappellerai tout simplement que l’Union européenne a survécu à une décennie de crises. Je crois que tous les Etats membres ont compris l’enjeu de faire de l’Europe une réelle puissance capable d’avoir son mot à dire sur l’échiquier géopolitique mondial afin de ne pas subir la loi d’autres puissances. Il ne s’agit pas d’en faire un « super Etat » ou de nier les différences nationales : l’Union européenne est un modèle unique en son genre, modèle de coopération intégrée entre Etats souverains. Je suis convaincu que les jeunes Polonais et les jeunes Français mais aussi tous les jeunes Européens qui sont présents aujourd’hui sauront continuer à faire vivre ce projet qui assurera la paix et le développement de notre continent.

Je vous remercie de votre attention./.

Dernière modification : 19/10/2020

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