Conférence du PISM : centième anniversaire de la venue de Charles de Gaulle à Varsovie

Monsieur le directeur,

Mesdames et messieurs,

Je suis très heureux de pouvoir participer aujourd’hui à cette conférence. Je vous félicite pour cette initiative qui s’inscrit dans les célébrations du centenaire des relations diplomatiques entre la France et la Pologne.

Le jeune capitaine de Gaulle n’a pas encore trente ans lorsqu’il arrive en Pologne fin avril 1919, il y a tout juste cent ans. Il a passé 32 mois en captivité, après avoir été blessé et fait prisonnier au front. Il ressent de l’amertume de n’avoir pu combattre et le sentiment de n’avoir pu faire ses preuves. La Pologne va lui donner sa chance.

La suite est connue : il effectue un premier séjour (d’avril 1919 à mai 1920) comme instructeur au sein de la mission militaire française qui lui permet de former deux cents officiers d’infanterie de la nouvelle armée polonaise ; puis il revient à l’été 1920 pour prendre part comme conseiller militaire à la guerre polono-bolchevique. Décoré dans l’ordre de la Virtuti Militari, il retire de son expérience polonaise des enseignements précieux sur la mobilité de la cavalerie qui sont à l’origine de ses réflexions sur l’emploi groupé des unités de chars. Ayant assisté à la victoire polonaise sur la Vistule alors que tout semblait compromis, il relève l’importance fondamentale du moral au sein de la troupe, des Etats-majors et de la population : l’appel du 18 juin n’est pas loin.

Il en retire enfin la conviction, à laquelle il restera fidèle sa vie durant, de la nécessité pour l’équilibre européen d’une Pologne forte alliée de la France. Sa visite mémorable en Pologne en septembre 1967 en porte le témoignage.

Ces années polonaises, si importantes dans la vie du jeune capitaine, s’inscrivent dans une séquence diplomatique et militaire particulière qui a vu la France s’engager pour la renaissance de la Pologne. Les temps forts en sont connus :

-  la création au plus fort de la guerre en juin 1917 de l’armée bleue, future armée Haller ;
-  la volonté de Clemenceau de marquer dans les traités de paix la place du nouvel Etat polonais ; je signale dans ce contexte la récente parution de la traduction polonaise de la biographie de Clemenceau par Jean-Noël Jeanneney ;
-  la reconnaissance de la Pologne en février 1919 ; dans sa lettre à Ignacy Paderewski, le chef de la diplomatie polonaise, le ministre français des Affaires étrangères Pichon écrivit : « Des liens immémoriaux unissent la Pologne à la France, dans aucun pays la renaissance de votre patrie après un long martyre qui n’a pu l’abattre, n’a été souhaitée plus ardemment qu’en France et n’y aura un plus grand retentissement  » ;
-  le rétablissement des relations diplomatiques avec la remise des lettres de créance du nouvel ambassadeur de France, Eugène Pralon, mon lointain prédécesseur, à Józef Piłsudski ;
-  l’envoi de la mission militaire française en Pologne dès le printemps 1919 et son rôle de conseil dans la guerre polono-bolchevique ; je profite de l’occasion pour rappeler qu’une exposition, récemment inaugurée sur les grilles de notre ambassade à Varsovie, présente cette période des relations franco-polonaises ;
-  l’ouverture en septembre 1919 d’une école française qui deviendra le Lycée français de Varsovie ; initialement créé pour scolariser les enfants des militaires français, le lycée qui va bientôt fêter son centenaire est devenu une institution de la nouvelle Pologne indépendante en formant des générations de jeunes polonais et en accompagnant le pays dans son histoire tourmentée jusqu’à nos jours.

Il nous appartient maintenant de puiser dans cette histoire commune l’énergie et la vision pour construire notre avenir commun au sein de l’Europe réunifiée. Je remercie les organisateurs de ce séminaire d’avoir eu l’idée d’établir ce pont entre notre passé glorieux et, enjambant les vicissitudes du XXe siècle, de nous permettre de nous projeter ensemble dans l’avenir.

L’Europe de 2019 n’est plus la même que celle de 1919. Elle est réconciliée et prospère. La Pologne y connait ses meilleures années depuis très longtemps. L’Union européenne est parvenue à donner corps aux idéaux des faiseurs de paix de 1919, après les échecs de l’entre-deux guerres. Cet héritage des pères fondateurs de l’Europe, nous devons le préserver ensemble. Pour autant la sécurité et la prospérité de l’Europe, comme sa place dans le monde, sont aujourd’hui remises en cause et les élections européennes de mai prochain constituent à cet égard un moment particulièrement important.

La haute figure du Général de Gaulle et la mémoire de cette période nous invitent à réfléchir sur deux notions vitales, la sécurité et la souveraineté.

La sécurité tout d’abord. L’ordre international fondé après 1945, l’ONU au sommet, est contesté ; le multilatéralisme semble s’effacer devant les politiques de puissance et la loi du plus fort ; les menaces terroristes et dans le cyberespace affectent nos sociétés dans leur vie quotidienne ; même la construction européenne, formidable acquis historique, n’est plus une évidence, à l’épreuve des crises et des doutes de ses peuples.

La France est très inquiète devant ces évolutions, à la mesure de la priorité qu’elle accorde aux enjeux de défense et de sécurité et de sa vision d’une Europe qui protège. Première puissance militaire dans l’Union européenne avec un modèle d’armée complet et équilibré, forte de sa crédibilité opérationnelle, disposant d’une dissuasion nucléaire qui, bien qu’indépendante, contribue directement à la sécurité euro-atlantique, elle est engagée pour la sécurité des Européens à l’Est, – avec une politique claire et ferme vis-à-vis de la Russie –, comme au Sud. Aujourd’hui ce sont plus de 30 000 hommes qui sont déployés en opérations et en missions, y compris pour protéger nos partenaires d’Europe du Nord et baltique. Enfin, la France entretient une réelle ambition industrielle et technologique en matière de défense.

La Pologne, par son histoire et sa géographie, a une conscience particulièrement vive des enjeux de sécurité. C’est un défi qui doit nous réunir.

Dans l’esprit des objectifs tracés lors du discours de la Sorbonne, le Président de la République a appelé les Européens à assumer davantage de responsabilités, à mieux partager le fardeau de la sécurité de l’Europe, à être plus autonomes : pas découplés des Etats-Unis, encore moins opposés, simplement plus responsables.

Il faut se garder de tout parallèle hasardeux avec d’autres périodes. Mais le Général de Gaulle avait une grande conscience des impératifs de sécurité pour la France et l’Europe. Tout en étant un allié fidèle des Etats-Unis, comme l’a montré son attitude dans la crise des missiles à Cuba, il appelait les Européens à se prendre en charge conformément à leurs intérêts propres.

Quant à la souveraineté, cette notion était au cœur de l’engagement du soldat et de l’homme d’Etat. Son souci de la souveraineté nationale était complété par un autre principe, celui du respect de la diversité des peuples qui avaient leur propre histoire. Mais il croyait à la nécessité de l’action collective, à une Europe puissance entre les deux blocs, qu’il appelait une « Europe européenne ». Telles sont ses idées développées lors de ses grands voyages à travers le monde, dont en Pologne en septembre 1967, notamment à Zabrze où je me suis rendu récemment non sans émotion. Il rejetait aussi le nationalisme rétrograde.

En définitive, cette mémoire commune nous invite à essayer de répondre ensemble à la question suivante : qu’est-ce que la souveraineté en 2019 ? Elle est de nature bien différente de celle que la Pologne a recouvrée en 1919. Le temps est venu pour l’Europe de s’affirmer en tant que puissance souveraine. Aucun pays ne peut assurer seul sa sécurité. La France et d’autres appellent de leurs vœux l’avènement d’une souveraineté européenne. Il ne s’agit pas de se substituer aux souverainetés nationales mais de les investir ensemble, selon des mécanismes démocratiquement agréés – nos traités – dans une entreprise commune, l’Union européenne. Les expressions sont nombreuses pour traduire cette ambition. Récemment, l’un des ministres français déclarait que « l’Europe doit redevenir un empire, un empire paisible selon la formule de Tocqueville  ».

La grande question est de savoir si nous voulons être au menu du festin du monde des grandes puissances, Etats-Unis, Chine, Russie, ou être à la table à leurs côtés. Je connais la réponse du Général de Gaulle.

Je vous remercie de votre attention.

Dernière modification : 25/04/2019

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