Colloque Les Liens Etrangers de Solidarité 1980-1990

Mesdames et Messieurs,

C’est un grand plaisir pour moi d’être parmi vous aujourd’hui à ce colloque. Il fait d’abord écho à mon parcours personnel. Je suis en effet ancien élève de l’Ecole nationale d’administration promotion « Solidarité » où je suis entré en décembre 1980. Nous étions alors au plus fort du mouvement de la dissidence polonaise. Peut-être savez-vous qu’à l’ENA, ce sont les élèves qui choisissent le nom de leur promotion, généralement des grandes figures de l’histoire politique ou littéraire, ou des principes (droits de l’homme, Liberté-égalité-fraternité, …).
Je me souviens de la longue nuit de débats qui a précédé notre choix, des propositions diverses et des controverses enfiévrées. Nous avions finis par nous accorder sur ce choix, Solidarité, Nos discussions enflammées avaient aussi montré toute la difficulté à appréhender, selon nos critères, ce mouvement. J’y reviendrai. Finalement, « Solidarité » l’avait emporté. Un principe intemporel, avaient conclu les plus méfiants en se ralliant à ce choix, tandis que d’autres rendaient ainsi hommage à ce combat pour la liberté en Pologne qui bouleversait nos certitudes et nous remplissait d’espoir.

Car que représentait Solidarité pour de jeunes français, nouvellement arrivés dans le monde de l’administration ?

Nous nous sentions liés à ce mouvement. Peu de peuples ont été aussi profondément touchés et ont apporté un soutien aussi massif au syndicat polonais que les Français. La signature des accords de Gdansk en août 1980 a soulevé l’enthousiasme en France, peut-être plus que nulle part ailleurs en Europe occidentale.

Mais je me souviens aussi de notre stupeur le soir le soir du 13 décembre 1981, et de notre déception lors de l’interdiction de Solidarnosc en octobre 1982. Plus de 50.000 personnes participèrent à la manifestation qui a suivi l’instauration de la loi martiale aux Invalides, sans oublier les protestations qui se sont déroulées en parallèle dans près de 160 autres villes françaises. Bernard Guetta, à l’époque correspondant du journal Le Monde en Pologne raconte comment, aux premières heures de la loi martiale, les Polonais entendirent à la radio les manifestations de soutien des Français devant l’ambassade de Pologne à Paris. Le slogan « Solidarité avec Solidarité » résonnait par les ondes jusqu’à Varsovie.

Je revois également les colis préparés pour les prisonniers politiques polonais déposés devant l’Eglise polonaise, rue Cambon, des bus et camionnettes à destination de la Pologne, des articles de journaux que nous lisions avec attention. J’ai beaucoup d’autres images très fortes en tête : ce campement sur l’esplanade des Invalides, avec le drapeau de Solidarnosc qui flottait de manière fière et provocante face à l’ambassade de Pologne. Beaucoup de Français ont les mêmes souvenirs.

A Cannes, L’homme de fer d’Andrzej Wajda triomphait sur les écrans et auprès du public. Sa Palme d’Or, en 1981, sera comme un flambeau dissipant les ténèbres qui enveloppaient alors la Pologne. Cette distinction sera par la suite pour cet immense cinéaste comme une assurance-créateur, le protégeant dans son pays.

Les syndicats français, et plus particulièrement la CFDT, contribuèrent à diffuser l’image du syndicat en France et s’associèrent à sa cause. Entre la CFDT et le syndicat polonais, il y avait des liens forts cimentés par le christianisme ouvrier. La CFDT fut le premier syndicat du monde à envoyer une délégation à Gdansk alors que la légalisation de Solidarité n’avait pas encore mis fin à grève, rappelle Bernard Guetta dans son dernier livre « Dans l’ivresse de l’histoire ». Vous en parlerez.
Nous pressentions que quelque chose se passait en Europe. Je me garderai de dire que 1989 se dessinait déjà. Mais la création et l’évolution du syndicat polonais a peut-être été une des premières « affaires européennes », selon l’expression de Michel Foucault, unissant Est et Ouest de l’Europe dans un même espoir. Ce fut à tout le moins une expérience commune : celle d’un effort historique inédit.

Au niveau gouvernemental, les contacts français avec Solidarité étaient cependant prudents et d’une grande discrétion. Accorder une place trop importante au mouvement et à ses leaders aurait contribué à irriter le pouvoir communiste, ce qui aurait pu avoir des conséquences négatives pour le syndicat polonais. Mais les pressions de l’étranger, notamment de la part de la France, ont sans doute contribué à éloigner la menace d’une intervention soviétique.

Cependant, que l’on ne s’y trompe pas. Nous n’apportions pas tous notre adhésion pleine et entière à Solidarnosc. C’était pour nous un « objet syndical non identifié », d’une part en raison de l’hétérogénéité de ses adhérents, et d’autre part en fonction de la place de l’Eglise dans le mouvement. Cette dernière était difficile à appréhender et à comprendre dans une perspective française. L’enthousiasme déclenché par la venue de Jean-Paul II parmi ces ouvriers catholiques brouillait les catégories auxquelles nous étions habitués et désorientait les intellectuels français, y compris Pierre Bourdieu et Michel Foucault, ayant participé à la création du Comité de soutien à Solidarité. Pour certains observateurs, le mouvement n’était syndical qu’en apparence, mais aussi et surtout religieux et profondément national.

Je voudrais ici citer les mots d’Alain Touraine : « Solidarité est un syndicat, mais évidemment plus qu’un syndicat. C’est un mouvement ouvrier, mais c’est aussi un mouvement national. La difficulté naît de ce que la conscience ouvrière est aussi forte dans Solidarité que l’attachement à la personne du Pape ». Solidarność échappait à nos catégories normatives. Jean-Yves Potel, universitaire français, raconte par exemple qu’il avait été stupéfait d’entendre les ouvriers des chantiers Lénine lever leur verre en en criant « Vive de Gaulle ».

Une réflexion approfondie est donc nécessaire pour comprendre la complexité de ce mouvement qui a fasciné notre pays tout au long des années 80.

Au-delà, cet épisode nous invite à réfléchir sur le combat pour la liberté ici et dans d’autres pays de la région, à méditer sur sa puissance, ses limites et ses régressions. S’il y a une zone où la lutte pour la démocratie a un sens, du moins pour une certaine génération, c’est bien ici. L’apport de l’Union européenne y est aussi déterminant. Et pourtant, aujourd’hui, que de questions, que de tensions. Je m’arrête là.

C’est pourquoi je suis très heureux de faire l’ouverture de ce colloque commun entre l’Université de Lille et l’Institut d’Etudes Politiques de l’Académie Polonaise des Sciences, qui contribue également à la riche coopération universitaire franco-polonaise. Je remercie les organisateurs pour l’originalité de leur approche sur ce phénomène passionnant qu’est Solidarité.

L’aide reçue par les acteurs polonais, dont certains sont présents dans la salle et que je salue, est en effet un pan rarement mis en avant de l’histoire du Syndicat.

Je suis certain que vos travaux permettront de faire progresser la connaissance de notre histoire commune, qu’ils seront pour tous l’occasion d’un grand enrichissement intellectuel. L’émotion n’en sera pas absente.

Je vous remercie pour votre attention et j’espère que ces deux jours de colloque seront pour tous l’occasion d’un grand enrichissement intellectuel.

opublikowano 08/06/2018

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