Cérémonie de remise d’insignes de la Légion d’honneur, de l’ordre national du Mérite et de l’ordre des Arts et des Lettres à Henryk Woźniakowski, à Konstanty Gebert et à Stanisław Opiela [pl]

Cérémonie de remise d’insignes de la Légion d’honneur, de l’ordre national du Mérite et de l’ordre des Arts et des Lettres
le 7 juin 2018, à la résidence de France

Madame la Députée,

Monsieur le Grand rabbin,

Mesdames et messieurs,

Chers amis,

J’ai l’honneur et le plaisir de vous accueillir à la résidence de France pour distinguer trois personnalités : le père Stanisław Opiela, Konstanty Gebert et Henryk Woźniakowski. Vous allez recevoir aujourd’hui les insignes de trois ordres français – le rouge, le bleu et le vert.

L’ordre national de la Légion d’honneur a été institué par Napoléon Bonaparte en 1802. Cette distinction récompense les mérites de personnalités ayant œuvré de façon exemplaire au rayonnement de la France et des valeurs qu’elle défend et promeut dans le monde. L’Ordre national du Mérite est plus récent. Le président Charles de Gaulle l’a créé en 1963 pour récompenser les mérites remarquables au service de la nation française, à l’expansion de la culture française et de son économie. Enfin, l’ordre des Arts et Lettres a été créé en 1957 pour « récompenser les personnes qui se sont distinguées par leurs créations dans le domaine artistique ou littéraire ou par la contribution qu’elles ont apportée au rayonnement des Arts et des Lettres en France et dans le monde ».

Chaque distinction possède une spécificité propre et le choix de vous distinguer dans tel ou tel ordre traduit vos mérites respectifs et le caractère unique de vos parcours.
Il n’est jamais facile d’évoquer, dans une telle occasion, en quelques phrases la vie d’un homme, sa pâte humaine, surtout de découvrir des personnalités comme les vôtres. Mais il me semble qu’un même fil directeur guide votre cheminement : un engagement fondé sur des valeurs, la croyance en la puissance de l’esprit et de la foi, l’amour de la liberté, qu’elle s’acquière par le combat politique, la confiance en l’intelligence, ou l’émancipation par le livre. C’est en cela que la France se reconnait en vous et a souhaité vous distinguer. C’est en cela aussi que ces distinctions vous imposent aussi certains devoirs, en parallèle de la fierté que vous pouvez éprouver.

Les liens entre nos peuples sont si intimes, les relations entre nos pays si importantes, le contexte européen et international si exigeant, les consciences si troublées en Europe que nous devons tous, chacun dans son domaine, avec sa sensibilité propre, contribuer à expliquer pour rapprocher les points de vues, surmonter les incompréhensions.

La France voit en vous des ambassadeurs. Je ne vous demande évidemment pas de porter une parole officielle car c’est ma responsabilité. Je vous demande de mettre votre sensibilité, votre prestige, vos connaissances de nos pays pour favoriser la construction d’une Europe prospère et en paix dans laquelle la France et la Pologne s’épanouiront.

Vous appartenez, comme moi, à des générations surplombées par les tragédies européennes.

Je vous fais confiance, vous avez déjà démontré – dans des circonstances bien plus périlleuses – que votre engagement, pour ces valeurs que nous partageons, est infaillible. Vous avez mené des combats, par des actions et en utilisant le pouvoir de l’écriture, pour la démocratie et la défense des libertés en Pologne et en Europe. Comme le veut la tradition et avant de procéder à la remise de vos insignes, je vais donc rappeler ces mérites pour lesquels vous avez été distingués dans ces ordres français en commençant par Henryk Woźniakowski.

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Henryk Woźniakowski, cher Henryk,

Cracovien de naissance et de cœur, vous avez étudié les lettres et la philosophie à l’université Jagellonne. Après avoir travaillé pour Wydawnictwo Literackie et pour la revue Znak, vous participez, dans les années 80, au mouvement de l’opposition démocratique, rejoignant par-là l’engagement de votre père, le regretté Jacek Woźniakowski.

Vous écrivez alors de nombreux articles pour des revues clandestines, et êtes membre du KOR (Comité de défense des ouvriers). Une fois la Pologne redevenue libre, vous devenez un proche collaborateur du Premier ministre Tadeusz Mazowiecki.

En devenant président de Znak en 1991, vous décidez de servir la Pologne et sa toute jeune démocratie par le livre. Vous allez alors mettre toute votre ardeur à la noble tâche de mettre le livre et la circulation des idées au cœur de la Cité.

C’est ainsi que vous publiez en traduction polonaise de nombreux philosophes et théologiens français, parmi les plus grands comme Emmanuel Levinas, le père dominicain Congar, le cardinal Lustiger et Jean-Luc Marion.

Dans le domaine de la littérature, vous pouvez vous enorgueillir de compter dans votre catalogue Marguerite Duras, Jean d’Ormesson, Patrick Modiano, Prix Nobel de Littérature, et d’Eric-Emmanuel Schmitt, que nous avons eu le plaisir d’accueillir en octobre dernier à la Foire du Livre de Cracovie. Le jeune public trouve dans votre catalogue le meilleur de la production française, à commencer par les aventures du Petit Nicolas, une véritable star en Pologne, dont un buste de l’auteur, René Goscinny, d’origine polonaise, a été installé par vos soins au Lycée français de Varsovie.

Enfin, votre parcours littéraire ne serait pas complet si je ne mentionnais pas votre traduction d’un chef-d’œuvre de la littérature française, Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry.

C’est pour cette contribution majeure à la diffusion de la pensée et de la littérature française que vous êtes aujourd’hui distingué dans l’Ordre des Arts et des Lettres.

Henryk Woźniakowski, au nom de la ministre de la Culture, nous vous remettons les insignes de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres.

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Konstanty Gebert,

Natif de Varsovie, vous êtes diplômé de psychologie à l’université de Varsovie. Pendant la période communiste, vous avez été un membre actif de l’opposition démocratique en Pologne. Vous êtes notamment un des fondateurs de « l’Université volante juive », qui offrait un enseignement sur les sujets bannis par le régime. Après le tournant de 1981, vous avez été contraint d’utiliser le pseudonyme de Dawid Warszawski afin de travailler clandestinement.

Votre carrière a deux facettes. Après avoir couvert les pourparlers de la table ronde, vous êtes en effet journaliste à Gazeta Wyborcza depuis 1989. Vous avez été le correspondant du journal en ex-Yougoslavie pendant la guerre. Mais ce n’est pas tout : on ne compte plus les médias étrangers avec lesquels vous avez collaboré. La BBC, the Guardian, Le Monde diplomatique, Die Welt en sont quelques exemples. Vous avez su faire de ces médias une plateforme pour votre engagement en faveur du dialogue entre Juifs et Chrétiens.

Cet engagement est visible tout au long de votre vie. Vous êtes cofondateur du Conseil polonais des Chrétiens et des Juifs en 1989. Quelques années plus tard, l’on peut vous retrouver comme fondateur et premier rédacteur en chef de la revue Midrasz, consacrée à la culture polono-juive.

Vous êtes également un historien de renom, autour du XXe siècle et de ses tourments en Pologne et en Europe. Vous vous êtes particulièrement intéressé aux questions de mémoire, et plus précisément des mémoires polonaises de l’Holocauste. J’ai remis la main avec intérêt sur les actes du colloque organisé par l’institut français de Cracovie en juin 1995 sur le thème « mémoire juive mémoire polonaise » dans lequel vous parlez de ces divergences de la mémoire avec une grande authenticité. Nous vous devons également le livre La magie des mots. Celui-ci porte sur la politique de la France à l’égard de la Pologne à la suite de la proclamation de l’état de siège le 13 décembre 1981. Vous avez fait le choix de partager vos compétences avec tous dans le cadre du Conseil européen des relations internationales, dont vous avez dirigé l’antenne ouverte à Varsovie.

Vous êtes un ami de la France, que vous connaissez bien, et non uniquement sous l’angle abordé dans votre ouvrage. Votre savoir sur la Pologne et votre expérience font de vous un interlocuteur précieux pour l’ambassade.
Dans le contexte actuel, votre voix est aussi très précieuse pour fixer des repères et mobiliser les consciences.

En lien avec l’actualité, je pense à votre publication au début de l’année, renouvelée d’ailleurs il y a 3 mois, par laquelle vous vous adressiez aux procureurs de Pologne au sujet de la modification tant controversée de la loi sur l’IPN (l’institut polonais de la mémoire nationale). Cette réaction de la part d’un chroniqueur d’un grand journal a attiré mon attention. Ce débat a une résonance universelle et française. La grandeur d’un pays est de relire les pages glorieuses et honteuses de son histoire. La France l’a fait avec le discours du président Chirac en 1995 commémorant la rafle du Vel d’hiv. Ce discours historique marque un tournant dans la reconnaissance officielle de la responsabilité des pouvoirs publics dans la collaboration d’Etat, dont la tristement célèbre rafle des Français et étrangers juifs en juillet 1942 demeure le symbole. Laissons les historiens travailler librement.

L’insigne que je vais vous remettre vient donc récompenser ces mérites dans votre parcours professionnel et, avant toute chose, votre contribution en faveur du dialogue interconfessionnel.

Konstanty Gebert, au nom du Président de la République, nous vous remettons les insignes d’officier de l’ordre national du Mérite.

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Mon cher Père,

Originaire de la petite localité de Majdan-Sielec dans la voïvodie de Lublin, vous avez étudié la philologie polonaise à l’université Adam Mickiewicz de Poznan et êtes docteur en philosophie de l’université pontificale grégorienne. Prêtre jésuite, vous êtes journaliste, ancien rédacteur en chef du mensuel « Przegląd Powszechny ». Parfaitement francophone, vous œuvrez pendant de nombreuses années auprès de la communauté française en exerçant la tâche d’aumônier de la paroisse francophone à Saint André Bobola à Varsovie.

Après l’instauration de l’état de siège en Pologne en décembre 1981, vous êtes aumônier à la prison de Białołęka où sont internés de nombreux prisonniers politiques (vous êtes aumônier de l’élite politique polonaise, notamment de l’ancien président Bronisław Komorowski). Durant les années 80, vous organisez de nombreuses actions de soutien aux militants du syndicat "Solidarność". Vous portez des livres, de l’alimentation pour bébés, organisez des collectes d’argent par des étudiants français, organisez des convois humanitaires avec des entreprises françaises et je me souviens personnellement de l’affluence devant l’église polonaise près de La Concorde à Paris. Certaines de vos actions d’aide sont menées avec le soutien de l’ambassade de France, comme le soutien à des opposants ayant décidé de quitter la Pologne.

Je voudrais aussi rappeler votre intervention lors du pèlerinage du pape Jean-Paul II en Pologne en 1983 lorsqu’une équipe de journalistes français a été sommée de quitter le territoire polonais pour avoir photographié des chars. Vous avez su convaincre l’agence de presse responsable de l’organisation du pèlerinage, Interpress, de permettre aux journalistes français de rester en Pologne et d’effectuer leur travail.

Aujourd’hui, vous continuez à prendre une part active aux débats sur la place de l’Eglise catholique en Pologne et rappelez le principe de la séparation entre l’Eglise et l’Etat. Vous n’hésitez pas à vous opposer à certaines positions ou oserais-je plutôt dire à l’indifférence de l’Episcopat. Ainsi, vous avez pris la défense de Lech Wałęsa lorsque celui-ci était mis en cause par différents médias pour sa collaboration supposée avec les services de renseignement communistes. Vous avez contrecarré la remise en cause du bien-fondé des négociations de la Table ronde, auxquelles l’Eglise a participé, qui ont mené à l’effondrement du communisme en Pologne.
En vous distinguant dans la Légion d’honneur, la France a voulu reconnaître votre engagement en faveur des libertés et de la démocratie en Pologne et en Europe ainsi que la conscience que vous représentez.

Stanisław Opiela, au nom du Président de la République, nous vous remettons les insignes de chevalier de l’ordre national de la Légion d’Honneur.

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Dernière modification : 08/06/2018

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