Cérémonie de décoration de Marcin Frybes et d’Anna Parzymies [pl]

Monsieur l’Ambassadeur,
Madame la Consule générale, chère Joanna,
Mesdames et Messieurs,

Chers amis,

Soyez les bienvenus à la résidence de France. Nous sommes réunis ce soir pour honorer deux personnalités : Anna Parzymies et Marcin Frybes, entourés de leurs familles et de leurs amis. Ils ont été tous deux promus dans l’ordre des Arts et des Lettres.

Cet ordre a été créé en 1957, je cite, « pour récompenser les personnes qui se sont distinguées par leurs créations dans le domaine artistique ou littéraire ou par la contribution qu’elles ont apportée au rayonnement des Arts et des Lettres en France et dans le monde ».

Je vais vous remettre l’insigne, une croix à huit branches émaillées de vert, avec une rosette sur le ruban, pour les Officiers que vous allez devenir. Le vert vous ira très bien. Vous connaissez peut-être Michel Pastoureau, ce grand historien, médiéviste, spécialiste de la symbolique des couleurs, d’héraldique mais aussi des animaux. Il a écrit un très beau livre sur l’ours. Je vous conseille de lire « Vert. Histoire d’une couleur ». Longtemps difficile à fabriquer, et plus encore à fixer, le vert a des significations ambivalentes, très riche symbole de la végétation, et surtout du Destin.

Conformément à la tradition, je vais rappeler les mérites qui vous valent d’être distingués puis procéder à la remise de vos insignes. Avant, je souhaite vous faire partager quelques réflexions personnelles que m’inspirent vos parcours.
Les deux intellectuels que vous êtes sont évidemment guidés par le fil de la pensée, de la connaissance et de sa transmission. Vous travaillez, tous deux, sur une matière si intimement liée à nous et si sensible.

Le terrain de Marcin Frybes est l’Europe centrale et orientale, cette partie de notre famille européenne longtemps séparée de nous, cette Pologne prise dans les mâchoires de l’histoire, avec ses tourments, ses espoirs, sa quête de la démocratie. A la lumière de mon expérience personnelle depuis près de 20 ans, je suis frappé par les variations de l’intérêt porté à cette matière, du point de vue de l’Ouest. Après l’extraordinaire mobilisation en France pour Solidarność – le slogan à Paris était « solidarité avec Solidarité », qui résonnait jusqu’en Pologne, comme le rappelait Bernard Guetta – puis la fin du communisme, il y a eu un immense intérêt académique pour la transition démocratique dans ses aspects politiques, économiques et sociaux. J’ai l’impression que l’intérêt a faibli par la suite. Comme si l’appartenance à l’Union estompait les différences nationales, mettait à zéro les compteurs de l’histoire, nous plongeait dans un même avenir européen, évidemment radieux. Je n’ai jamais cédé à cette illusion tant je crois à la force des nations. L’admettre ne signifie pas être moins Européen. Construire l’unité dans la diversité, au cœur du projet européen, est notre force. Je continue d’y croire solidement. Mais je n’ai jamais cru qu’il y aurait un retour de l’histoire aussi brutal que celui que nous voyons aujourd’hui, que les pulsions nationales resurgiraient ainsi, que les frontières se refermeraient, que les valeurs mêmes de l’Occident seraient autant questionnées.

Qu’il n’y ait pas de malentendu : ces considérations sont globales, elles ne visent ni un pays en particulier, ni une région ; il n’y a, à mon sens, pas les bons Européens à l’Ouest et les mauvais à l’Est. La question dépasse aussi le cadre européen, comme le montrent les interrogations sur la relation transatlantique et l’ordre du monde. D’où cet intérêt aujourd’hui qui revient très fortement chez nous dans les milieux politiques et intellectuels : que se passe-t-il ? Y-a-t-il une réelle fracture Est / Ouest ? Où allons-nous ? Voici quelques-unes des questions parmi tant d’autres. C’est là où, cher Marcin Frybes et nous collectivement, attachés à la rigueur intellectuelle, avons une grande responsabilité.

Les questions sont du même ordre concernant le champ de compétence d’Anna Parzymies. Il y a une longue tradition d’orientalisme en France, depuis l’expédition d’Egypte de Bonaparte en 1798. Nous avons des experts de renommée mondiale, je pense notamment à Jacques Berque et à Henri Laurens, professeurs au collège de France. Il y a toujours eu une réelle intimité française avec ces problématiques compte tenu de notre passé colonial au Maghreb, au Levant et des liens entre les populations à travers l’immigration. Des générations d’intellectuels arabes se sont formées en France.

Il y a eu, là aussi, beaucoup d’illusions, la modernité après les indépendances, la démocratie après les printemps arabes. Ce monde était plus loin pour la Pologne, pour des raisons historiques évidentes. Mais aujourd’hui, ce monde fait irruption chez nous. Je pense évidemment à l’arc de crise du Moyen-Orient avec ses répercussions les plus terribles en Europe, le terrorisme islamiste. Je pense aussi au flux de réfugiés avec nos devoirs humanitaires. A cet égard, vous avez sans doute vu la récente décision du Conseil constitutionnel consacrant le principe constitutionnel de fraternité, qui figure dans notre devise nationale et devient un des grands principes du droit. Il découle de ce principe la liberté d’aider autrui, dans un but humanitaire, sans considération de la régularité de son séjour en France. Sans méconnaitre les problèmes de fond, concernant les conditions d’accueil et d’intégration des réfugiés et les impératifs de sécurité, je suis inquiet de voir ces questions empoisonner les débats politiques. Et, là aussi, ces considérations sont globales et ne visent pas un pays ou une région en particulier. Mais il est vrai que nous n’avons pas la même histoire et qu’attiser les peurs est, partout, facile.

Dans un tel contexte, nous avons besoin des instruments de connaissance que vous nous offrez : quelles sont les dynamiques à l’œuvre dans les sociétés arabes ? Comment analyser les conflits du monde arabe ? Quelle part faire entre le politique et le religieux dans les crises actuelles ? Un islam européen est-il possible ? Voici quelques-unes des questions. C’est là où, chère Anna Parzymies, vous avez une grande contribution à apporter pour mettre ces débats en perspective, sur des bases rigoureuses, surmonter les suspicions et les simplifications qui pèsent sur l’islam et sur « cet Orient compliqué vers lequel il faut voler avec des idées simples », pour reprendre la formule célèbre du Général de Gaulle, et donc, finalement, vous êtes tous les deux les décrypteurs, les boussoles dont nous avons besoin.

Marcin Frybes,

Baigné depuis l’enfance dans un milieu francophone et francophile, vous faites vos études au lycée Condorcet (votre père est alors directeur du centre d’études polonaises à la Sorbonne) puis au lycée Żmichowska. Vous entrez à la faculté de mathématiques de l’université de Varsovie. Déjà engagé au sein du KOR (Comité de défense des ouvriers), vous sympathisez avec le mouvement étudiant de Solidarność.

Après un master de mathématiques théoriques, vous changez totalement de direction : vous partez en France comme boursier et faites un deuxième cycle de sociologie à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales) sous la direction d’Alain Touraine. Vous fréquentez alors les milieux intellectuels français (dont René Rémond et les responsables de la revue Esprit). Vous les sensibilisez à la situation en Pologne, facilitez les contacts entre intellectuels français et polonais, parmi lesquels Bronisław Geremek. Ce rôle était essentiel car il faut reconnaitre que, pour beaucoup, Solidarność était en quelque sorte un « objet syndical non identifié ». Solidarność échappait à nos catégories normatives ; il désorientait les intellectuels français, y compris Pierre Bourdieu et Michel Foucault, qui ont participé à la création du Comité de soutien à Solidarité.

Après la chute du mur de Berlin, vous devenez correspondant du quotidien Gazeta Wyborcza en France, et poursuivez votre travail de chercheur dans les sciences sociales, notamment sur les transformations sociales et les mutations syndicales en Europe centrale.

De retour en Pologne, vous devenez enseignant à la faculté de sociologie et de philosophie de l’université de Varsovie et au Collegium Civitas. Vous codirigez la rédaction pour la Saison de la Pologne en France de son merveilleux Kaléidoscope qui illustre avec force la proximité des liens culturels entre nos deux pays.

Depuis votre nomination au grade de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres en 2005, votre engagement en faveur de la relation franco-polonaise s’est étendu à de nouvelles institutions, notamment l’Institut Adam Mickiewicz (pour lequel vous avez coordonné des programmes de promotion de la culture polonaise à l’étranger) et la fondation Orange.

Vous préparez actuellement un livre sur l’aide des sociétés occidentales à la Pologne de Solidarność dans les années 1980-1989 qui est également l’objet de la thèse que vous avez soutenue aujourd’hui même. Magnifique sujet, il y a beaucoup à écrire sur l’élan en France, le rôle de la CFDT et tant d’autres. Et n’oubliez pas la promotion « Solidarité » de l’ENA, à laquelle j’ai l’honneur d’appartenir.

Cet engagement sans faille en faveur de la relation bilatérale, ce rôle de passeur entre nos deux cultures vous vaut aujourd’hui d’être promu dans l’ordre des Arts et des Lettres.

Marcin Frybes, au nom de la ministre de la Culture, nous vous remettons les insignes d’officier de l’ordre des Arts et des Lettres.

***

Anna Parzymies,

Originaire de Bulgarie, vous avez effectué des études de turcologie à l’université de Sofia, puis passé trois ans à l’université de Tunis. Ce parcours vous a menée en Pologne, à l’université de Varsovie puis à l’université Jagellonne où vous avez préparé votre doctorat. Après votre habilitation comme professeur en sciences humaines, vous avez été professeur à l’université de Varsovie.

Ce parcours, qui s’est constitué sur les chemins reliant l’Europe centrale et le bassin méditerranéen, a fait de vous une spécialiste reconnue des questions relatives aux populations de culture musulmane en Europe. Vous avez à ce titre fondé, au milieu des années 90, au sein de l’université de Varsovie, un département de l’islam en Europe, que vous avez dirigé jusqu’en 2009 et dont les débats en cours dans toute l’Europe montrent la pertinence de l’approche. Vous savez combien ces débats sont intenses en France. Certains reposent la question de la laïcité, de l’équilibre de la loi de 1905. L’islam est-il soluble dans la République, se demande-t-on ? Nous, Français, sommes attachés à notre modèle qui permet à chacun de s’épanouir dans ses convictions, tout en respectant les valeurs de la République.

Vous avez complété cette activité universitaire par la fondation, en 1992, et la direction, jusqu’en 2014, d’une maison d’édition qui compte aujourd’hui parmi les plus influentes dans le domaine des sciences humaines et sociales : les éditions académiques Dialog.

Le dialogue justement – avec l’Afrique et l’Asie, avec le Proche, le Moyen et l’Extrême-Orient – ainsi que la géopolitique constituent la ligne éditoriale de cette aventure, avec plus de 600 ouvrages publiés en 25 ans.

Votre parfaite connaissance de la langue française et votre curiosité insatiable pour les débats qui font la vie intellectuelle de notre pays, vous ont fait choisir avec discernement les auteurs français à publier en polonais. Parmi eux, je cite Gilles Kepel, Georges Corm, Thierry de Montbrial, Yves Lacoste, Emmanuel Todd, Jean-Pierre Cabestan, Pierre Buhler, François Godement. Je connais personnellement nombre d’entre eux et sais combien vos choix sont judicieux et pluralistes.

Vous avez également compris que la littérature en dit parfois autant, voire plus, que l’analyse scientifique, en tous les cas présente un autre regard sur le monde. C’est pourquoi vous avez choisi de publier quelques textes littéraires. Votre catalogue peut ainsi s’enorgueillir de compter des titres d’Assia Djebar, Yasmina Khadra, Tahar Ben Jelloun pour ne citer que quelques noms.

C’est pour cet engagement, passionné et exigeant, en faveur de la circulation des livres et des idées entre la France et la Pologne que vous êtes aujourd’hui distinguée dans l’ordre des Arts et des Lettres.

Anna Parzymies, au nom de la ministre de la Culture, nous vous remettons les insignes d’officier de l’ordre des Arts et des Lettres.

Dernière modification : 19/07/2018

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