Andrzej Seweryn - commandeur des Arts et des Lettres

Cher Andrzej Seweryn,
Mesdames et messieurs,
Chers amis,

C’est un grand bonheur pour moi de vous accueillir à la Résidence de France, au milieu de votre famille, vos proches, de vos collaborateurs, de vos admirateurs pour vous remettre, au nom du ministre de la Culture de la République française, les insignes de commandeur des Arts et des Lettres.

Dans toute sa clairvoyance, la France vous a déjà distingué dans ses ordres nationaux, le Mérite et la Légion d’honneur. Mais je sais ce que représente cette cravate d’un vert éclatant pour l’éminent créateur que vous êtes. Etre récompensé pour « votre contribution au rayonnement des Arts et des Lettres en France et dans le monde », n’est-ce pas une belle formule ? Je cite le décret de 1957 créant cet ordre.

Je ne vous dissimule pas mon plaisir de vous rendre cet hommage, à quelques jours de mon départ de Pologne. Votre admirateur y tenait. Mais je suis aussi intimidé, je ne vous le dissimule pas, face à tout créateur, comme vous l’êtes, car je sais combien il est difficile de retrouver la pâte humaine, de cerner l’énergie qui déterminent le parcours d’une telle personnalité, tout ce qui fait que, depuis les profondeurs de votre être, de ce que vous puisez en vous-même, vous parvenez à toucher l’Autre, les spectateurs au cinéma ou au théâtre, à les porter vers l’universel. Je l’ai moi-même vécu en vous regardant ici, habité en quelque sorte par Boris Godounov que vous jouez actuellement, sur l’improvisation à ce piano de Jean-François Zygel.

Allez, je me lance.
Avant de vous remettre vos insignes, j’évoquerai comme le veut la tradition, les raisons qui vous valent d’être ainsi distingué par la France.

Andrzej Seweryn,

Vous êtes un éminent comédien, directeur de théâtre, sociétaire honoraire de la Comédie Française, un compatriote. Je ne puis retracer toute votre longue carrière et vous l’avez déjà entendu lors de vos distinctions successives.

Diplômé en 1968 de l’Ecole supérieure de théâtre de Varsovie, vous faites partie de la troupe du Teatr Ateneum jusqu’en 1980, tout en poursuivant une brillante carrière au cinéma. Votre répertoire est de réputation internationale et si je ne devais citer qu’un seul de vos rôles au cinéma, je choisirais la « Terre de la grande promesse » (Ziemia obiecana) d’Andrzej Wajda. Maks Baum, est-ce le rôle de votre vie ?
En tout cas, pour moi, ce film est emblématique de la Pologne et de son cinéma. Quelques semaines après mon arrivée, en octobre 2016, j’ai partagé votre émotion aux obsèques de Wajda, un moment inoubliable. Plus récemment, je vous ai retrouvé, lumineux, éclatant, dans la magnifique exposition au musée national à Cracovie, guidé par Krystyna Zachatowicz-Wajda. C’est d’ailleurs Wajda, qui vous emmènera sous sa direction en France en 1980, peu avant l’état de siège, pour la pièce « Oni/ Ils » de Witkacy et avec lequel vous travaillerez sans relâche (Le chef d’orchestre, prix d’interprétation au festival de Berlin, l’homme de fer, Danton ? Pan Tadeusz,...).

Cette expérience sera déterminante. Elle vous ouvrira les portes du Théâtre national de Chaillot puis du Théâtre de la ville, qui vous a invité à rejoindre sa troupe. Vous travaillez sous la direction des plus grands noms : Claude Régy, Patrice Chéreau, Peter Brook, Jacques Lassalle et d’autres. Tout naturellement, pour ainsi dire, vous serez engagé en 1993 dans la troupe de la Comédie française dont vous deviendrez sociétaire honoraire en 2013.

Vous endossez aussi le rôle de metteur en scène avec le même talent exceptionnel que celui d’acteur. Je ne mentionnerai aujourd’hui que votre version de « La nuit des rois » de Shakespeare, et sa représentation en 2005, à l’issue de laquelle vous avez été décoré chevalier de la Légion d’honneur par notre ministre de la Culture, Renaud Donnedieu de Vabres.

De retour en Pologne, vous n’avez pas oublié la France. Directeur du Teatr Polski de Varsovie depuis 2011, votre programmation ne manque jamais de présenter des pièces de la dramaturgie française. A titre d’exemple, je citerai Le Cid de Corneille avec une mise en scène d’Ivan Alexandre. De manière régulière, vous invitez aussi des metteurs en scène français. Je mentionnerai les mises en scène de Jacques Lassalle pour L’Ecole des femmes en 2011 et Le roi Lear en 2014).

Vous contribuez ainsi toujours à faire vivre les liens féconds et de profonde amitié entre les artistes de nos deux pays.

Au-delà de votre programmation théâtrale, vous êtes constamment « investi » dans la promotion de la langue et de la culture francophones et françaises. Ainsi, vous participez au lancement du festival de la Francophonie en 2013, ou aux soirées littéraires accompagnant le Salon du livre de Varsovie en 2015 quand la France était l’invitée d’honneur qui ont d’ailleurs pu se dérouler grâce à vous au Teatr Polski.
Le public a pu écouter votre voix et de celle de Jerzy Radziwiłowicz, Bernard Métraux, Denis Podalydès et Jacques Bonnaffé, des extraits de poésie et de théâtre français, notamment de Patrick Modiano, un auteur qui m’est très cher.

Vous avez déclaré « jouer est une mission ». Hier comme aujourd’hui, vous avez montré votre engagement. En 1968 déjà, cet engagement vous avait valu 5 mois de prison, pour avoir protesté contre la suppression de l’œuvre d’Adam Mickiewicz « les aïeux » du répertoire du Théâtre national et distribué des tracts contre l’invasion de la Tchécoslovaquie. Vous avez défendu la liberté de création, d’expression, aux côtés de la liberté des peuples. J’imagine que votre appartenance au mouvement Solidarnosc fut une évidence pour vous.

La liberté était par ailleurs l’un des sujets du débat de la première édition en 2017 de la Nuit des idées organisée par l’Institut français de Pologne, avec lequel vous entretenez des liens étroits, autour du thème du « pouvoir de la création ». J’ai encore en mémoire vos paroles précieuses sur l’importance essentielle de la Culture et de l’Art, sur l’Europe et ses valeurs. Vous êtes un homme de « parole » (dans tous les sens du terme) et un acteur, c’est-à-dire aussi un homme « d’action ». Vous n’hésitez pas à défendre vos convictions, que ce soit en lisant la Constitution polonaise en public ou par un appel pro-européen aux Polonais lancé pendant la marche de la Liberté à Varsovie en mai 2018, avec la bande de « la terre de la grande promesse », Daniel Olbrychski – que je salue – et Wojciech Pszoniak. Vous les rejoignez aujourd’hui dans l’éminente « famille » des commandeurs des Arts et des Lettres.

A l’aune de ce parcours, je me réjouis que vous nous ayiez tant donné, que la culture française ait pu bénéficier de votre talent – et continue à en bénéficier car vous n’avez jamais cessé de féconder nos cultures.
Vous incarnez, à mes yeux, cette France où il fait bon créer, accueillante, profondément
elle- même quand les artistes du monde entier s’y sentent bien. Mais tout cela n’est jamais acquis, chez nous comme chez vous.

Veuillez, cher Andrzej, accepter ma reconnaissance et celle de la France pour votre précieuse et éminente contribution au rayonnement de la culture française, polonaise et européenne.

Andrzej Seweryn, au nom du ministre de la Culture, nous vous faisons commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres.

Dernière modification : 01/10/2019

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