50e anniversaire du voyage du président de Gaulle en Pologne [pl]

« Mon seul rival international, c’est Tintin ! », aurait confié Charles de Gaulle à son ministre de la Culture et compagnon de la Libération André Malraux. Or, si le héros de bande dessinée ne s’est jamais rendu en Pologne, le Général, pour sa part, a plusieurs fois fait le voyage, d’abord à la mission militaire française dans les années 1919-1921 puis comme chef de l’Etat en septembre 1967.

Sous la présidence de Charles de Gaulle, les années 1960 sont fastes pour la France : la fin de la guerre d’Algérie, le plan de modernisation de l’économie et l’adoption du nouveau franc libèrent le pays de ses entraves et permettent au chef de l’Etat de prendre de nouvelles initiatives. Sur le plan international, la détente amorcée entre les Etats-Unis et l’URSS relâche la pression sur l’Europe, qui espère ainsi s’affranchir partiellement de la logique de bloc.

En France, cette politique s’illustre par trois grandes décisions du président de Gaulle : en 1966, la sortie du commandement intégré de l’OTAN et un grand voyage en Union soviétique puis, l’année suivante, une tournée en Pologne. Il se rendra également en Roumanie en 1968. Le chef de l’Etat français est convaincu que les rivalités idéologiques qui divisent l’Europe ne sont que temporaires et qu’elles céderont un jour le pas face à la permanence des Nations.

Conscient de la force du sentiment national en Pologne, le Général y perçoit le maillon faible d’un bloc dont la cohésion repose avant tout sur la présence de l’armée soviétique. La Pologne a par conséquent un rôle à jouer dans sa stratégie d’ouverture et d’influence à l’Est, et le président espère insuffler un nouvel élan aux relations franco-polonaises tout en assouplissant la position de Varsovie à l’égard de l’Allemagne.

Cette intention rencontre un écho favorable du côté polonais, en particulier auprès du ministre des Affaires étrangères Adam Rapacki désireux lui aussi de créer un espace d’autonomie pour sa diplomatie dans les limites autorisées par Moscou. Des limites qui seront brutalement rappelées en 1968 avec l’écrasement du printemps de Prague par les forces du pacte de Varsovie.

Premier dirigeant occidental en Pologne communiste

C’est dans ce contexte que le président français devient le dirigeant d’un pays du bloc de l’Ouest à se rendre en visite officielle dans la République populaire de Pologne,et le programme de son déplacement du 6 au 12 septembre 1967 reflète largement le triptyque « détente, entente, coopération » donné par Charles de Gaulle à la politique orientale de la France.

A Varsovie et Cracovie, le président rend hommage à l’existence millénaire de la Pologne, qui vient de célébrer un an plus tôt le 1000e anniversaire de son baptême. Lors de ses discours devant la foule, au Parlement ou à la télévision, il rappelle la longue tradition d’alliance et d’amitié franco-polonaise ainsi que les nombreux combats livrés par les Polonais au nom de la liberté. Dans la ville côtière de Gdańsk, il se déplace aussi au monument de Westerplatte qui commémore la défense héroïque de la garnison polonaise contre des assaillants allemands bien plus nombreux lors de la première bataille de la Deuxième Guerre mondiale. Il visite également Gdynia et Sopot.

[illustration : http://histografy.pl/charles-de-gaulle-na-westerplatte/]

JPEG - 134.2 ko
© Collection Mémorial Charles de Gaulle
JPEG - 130.8 ko
© Collection Mémorial Charles de Gaulle

Par ailleurs, le général de Gaulle, qui est en France l’un des artisans de la réconciliation avec l’Allemagne, comprend que l’un des motifs de la présence de l’Armée soviétique sur le territoire polonais est la crainte du révisionnisme allemand. Par rapport à ses frontières de 1939, la Pologne a en effet perdu à l’est une bande de 200 km de large au profit de l’Union soviétique et a obtenu en compensation des territoires qui faisaient en 1939 partie de l’Allemagne.

Toutefois, en 1967, le caractère définitif de ce changement est toujours en suspens et l’Allemagne,divisée, ne peut l’entériner. La crainte d’une perte de territoire est attisée par les régimes communistes à Moscou et à Varsovie pour justifier auprès de l’opinion publique polonaise la domination de l’URSS sur la Pologne. Selon eux, le stationnement de l’Armée soviétique sur le sol polonais est le seul garant possible de la sécurité de la Pologne et du maintien du statu quo pour sa frontière sur la ligne Oder-Neisse.

Pas de révision des frontières de 1945

Lors de sa tournée dans la région de Silésie, située au sud-ouest de la Pologne et riche en charbon, le général de Gaulle fait escale dans la ville de Zabrze qui jusqu’en 1945 faisait partie de l’Allemagne. En y déclarant publiquement « vive Zabrze, la ville la plus silésienne de toute la Silésie, c’est-à-dire la plus polonaise de toutes les polonaises », il donne à comprendre à l’Allemagne que la France ne veut pas d’une révision des frontières européennes, discours qui suscitera d’ailleurs l’inquiétude de ses partenaires allemands.Cette position était cependant constante chez le Général depuis son retour au pouvoir à la fin des années 1950.

A Zabrze comme dans les autres villes de Silésie qu’il visite – Katowice, Sosnowiec et Mysłowice –, le président français est reçu en liesse par des foules qui sortent spontanément le saluer, preuve du caractère historique et sans précédent de ce déplacement.

[lien : http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00138/voyage-en-pologne.html]

Conscient dans le même temps de l’impossibilité à court terme de sortir complètement de l’ordre bipolaire, le président français propose à la Pologne de coopérer de manière indépendante – c’est-à-à-dire sans ingérence de l’URSS – dans des domaines qui ne remettent pas en cause les éléments-clés de la domination de Moscou, à savoir l’autorité du parti communiste, la participation de la Pologne au pacte de Varsovie et la présence de l’Armée soviétique sur le territoire polonais.

De cette manière, la France et la Pologne renforcent leurs échanges en termes économiques, scientifiques et culturels comme l’atteste par exemple l’ouverture en 1967 à Varsovie d’une salle de lecture française, une première depuis la suspension de l’Institut français en 1950 sur ordre du régime communiste.

L’une des rencontres manquées du programme de visite du président concerne le primat de Pologne, le cardinal Stefan Wyszyński. Lui-même catholique, Charles de Gaulle sait l’importance de la foi dans l’identité nationale polonaise et les diplomates français sur place ont observé la ferveur avec laquelle les Polonais ont célébré le millénaire du baptême de leur Etat, malgré l’opposition du pouvoir communiste.
Aussi le chef de l’Etat tenait-il à rencontrer le cardinal, symbole de la résistance de la Nation polonaise. Toutefois, le refus des autorités a limité le dialogue entre les deux hommes à un échange de lettres. Dans sa réponse, le président français explique « rendre visite à la Pologne millénaire », façon de dire qu’elle ne constitue pas un appui au pouvoir communiste.A l’université de Gdańsk, il invite de nouveau les Polonais à « voir un peu plus loin que ce qu’ils avaient été obligés de faire jusqu’à présent ».
C’est ce qu’il répètera en polonais dans son discours à la radio et à la télévision, en conclusion de son voyage : Niech żyje Polska, nasza droga, szlachetna waleczna Polska !

[lien : https://www.youtube.com/watch?v=VvawZOnC-iI]

JPEG - 70.6 ko
Réponse au général de Gaulle au mot de bienvenue du cardinal Stefan Wyszyński, 7 septembre 1967, Archives nationales de France, fonds du général de Gaulle, AG/5(1)/704
* Merci à Maria Pasztor, professeur à l’Université de Varsovie, pour avoir apporté son expertise universitaire dans la rédaction de ce texte

Pour en savoir plus :
http://www.ekartkazwarszawy.pl/kartka/de-gaulle-odwiedza-warszawe/ - sur l’étape à Varsovie
http://www.focus.pl/artykul/wyro-de-gaullea - sur l’étape en Silésie
http://historia.trojmiasto.pl/Jak-slynny-general-odwiedzal-Trojmiasto-n75200.html - sur l’étape à Gdańsk

Dernière modification : 19/09/2017

Haut de page